18 mai 2009

Lettre ouverte de Djemila Benhabib


Je suis d'avis que cette lettre ouverte de Djemila Benhabib (auteure de «Ma vie à contre-Coran», aux Éditions Voix Parallèles) mérite d'être lue:


Fortement épaulée par des représentantes du Conseil islamique canadien et de Présence musulmane, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) vient d'adopter une résolution banalisant le port du voile islamique dans les institutions publiques québécoises lors d'une assemblée générale spéciale qui s'est déroulée à l'Université Laval, vendredi dernier, et à laquelle j'ai assisté en qualité d'observatrice. Il y a des alliances et des prises de position qui minent les principes. Avec cette dernière, la crédibilité de la FFQ est sérieusement entachée. Pour une poignée de militantes islamistes, la FFQ a sacrifié des millions de femmes musulmanes qui se battent au péril de leur vie. Aujourd'hui, il n'y a qu'un verbe qui tourne en boucle dans ma tête: j'accuse!


J'accuse la FFQ de trahir la lutte historique des femmes d'ici pour se débarrasser de l'hégémonie de l'Église catholique.


J'accuse la FFQ de mettre un bâillon (encore un!) sur la bouche de toutes celles qui, dans le monde, subissent dans leur chair la barbarie des régimes oppressifs musulmans qui les obligent à porter ce linceul de la mort.

J'accuse la FFQ de compromission avec des mouvements politiques des plus rétrogrades tels que le Conseil islamique canadien qui a mené une campagne acharnée pour l'instauration des tribunaux islamiques en Ontario, ou encore, Présence musulmane qui fait la promotion des thèses de Tarik Ramadan qui prône un «moratoire» sur la lapidation des femmes adultères, un châtiment préconisé par la charia islamique. Un moratoire!


Le 28 février 1994, Katia Bengana, une jeune lycéenne de 17 ans, fut sauvagement assassinée par le Groupe islamique armé (GIA) qui avait imposé aux femmes de mon pays, l'Algérie, l'obligation de porter le voile islamique. Katia était de cette trempe de femmes qui ne courbent pas l'échine et c'était en connaissance de cause qu'elle sortit de chez elle la tête nue. Ce jour-là, j'ai compris qu'être femme avait un prix. J'avais 21 ans. Alors qu'à cet âge en général, on rêve de mille et une fantaisies, moi, je ne rêvais que de sauver ma peau. Ce jour-là, j'ai compris aussi que le combat pour la liberté et l'émancipation des femmes était l'un des plus périlleux. Cependant, j'étais loin de m'imaginer que cet engagement, aussi ardu soit-il, allait être aussi solitaire.


Vendredi dernier, lorsque j'ai rappelé l'assassinat de Katia et celui de Aqsa Parvez à Toronto, cette jeune fille de 16 ans assassinée par son père le 11 décembre 2007 parce qu'elle refusait le port du voile islamique, on me signifia que mon combat était émotif. Certaines participantes m'ont même accusé de venir me faire du capital politique. C'est bien étrange, mais personne ne fit la même remarque à des participantes du NPD et de Québec solidaire, candidates aux dernières élections. Personne ne trouva rien à dire quant à la participation de Présence musulmane ni à celle du Congrès islamique canadien. Bref, personne n'était là pour des raisons politiques... sauf moi.


Combien de Aqsa Parvez faudra-t-il encore pour qu'enfin la FFQ comprenne que la bataille pour la liberté se déroule aussi, ici même, dans notre pays au sein de nombreuses familles musulmanes? Que vaut le sang de ces jeunes filles et de ces femmes? Pour la FFQ, certainement pas grand-chose.


Benhabib, Djemila


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