3 mai 2009

SIIIIIIILEEEEENCE!

Il y a quelques mois, certaines enseignantes de mon école étaient revenues à la charge pour essayer d'exiger le silence complet des élèves lors de leur entrée dans l'école, le matin et à la fin des récréations. Je me suis opposé à cette idée et j'ai écrit le texte suivant pour préparer mes arguments.


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De façon cyclique, la question du silence dans les rangs revient sur la table. Depuis que je travaille ici, des gens ont tenté de s’attaquer à ce «problème» à répétition. Cette année n’a pas fait exception.


À l’origine, il était question d’éviter les bousculades et les cris perçants dans les escaliers, ce qui est un objectif parfaitement compréhensible. Mais en cours de route, je ne sais plus trop comment, cette exigence de calme s’est transformée en exigence de silence complet. Je suis en total désaccord avec cela. Ce genre d’exigence va profondément à l’encontre de mes convictions les plus fondamentales au sujet de l’enseignement et même de la nature humaine. Je vais essayer de vous expliquer mon point de vue.


Pour moi, l’école n’est pas simplement un endroit où l’on apprend à ajouter des «s» aux mots pluriels ou à réduire des fractions. C’est d’abord et avant tout un endroit où l’on apprend à vivre parmi les autres, à socialiser, à communiquer, à se faire des amis, à vivre en société. C’est là le rôle le plus fondamental de l’école. Un être humain peut atteindre le bonheur dans sa vie sans jamais ajouter un seul «s» à ses mots pluriels, mais il ne pourra jamais y arriver s’il est incapable de socialiser, de communiquer ou de se faire des amis.


Les êtres humains parlent. C’est probablement la caractéristique la plus fondamentale de notre espèce, celle qui nous différencie des autres êtres vivants sur la planète. Nous parlons, nous avons besoin de parler, de nous exprimer. Il n’y a absolument rien de mal là-dedans. Avoir envie de parler avec un ami ou un camarade de classe alors qu’on est planté debout dans un rang et qu’on n’a rien de mieux à faire n’est pas un comportement déviant, au contraire. Lorsque j’observe mes élèves, ce ne sont pas ceux qui parlent qui m’inquiètent, ce sont ceux qui sont isolés, repliés sur eux-mêmes, qui se taisent, qui ne disent rien.


Empêcher des enfants de parler avec leurs camarades dans un rang est une entreprise qui va tellement à l’encontre de la nature même de l’être humain que pour espérer y arriver, on doit mettre en place un cadre extrêmement rigide et sévère de surveillance. C’est exactement ce qui se passe cette année à l’école. Cette année, les enseignants sortent de l’école pour aller se poster devant leur groupe. Les enfants sont sous observation intense. Malheur à celui ou à celle qui ouvre la bouche! Il sera alors sévèrement averti. Une fois le groupe en mouvement, dans les escaliers, les enseignants doivent parfois même s’arrêter sur chaque palier pour réprimander les petits bavards démoniaques. J’aimerais bien voir le résultat si les rôles étaient inversés.


Et le plus drôle, c’est que même ces mesures extrêmes ne donnent aucun résultat. Les enfants recommencent à parler dès que l’enseignant leur tourne à nouveau le dos, évidemment! Pourquoi pas? Et dès que les enseignants cesseront d’aller se planter dehors devant leur groupe à la fin des récrés, les bouches vont se délier. Nos mesures ne sont-elles pas encore assez strictes? Faudra-t-il aller encore plus loin?


Lorsqu’on tente d’implanter un règlement et que la seule façon d’y parvenir efficacement est un système aussi sévère et aussi répressif que celui que nous avons mis en place cette année, et que malgré cela le comportement persiste, il faut se poser de sérieuses questions. Est-ce que le comportement qu’on essaie d’éradiquer est si terrible? Mérite-t-il qu’on y consacre tant d’énergie et de temps? Est-ce un crime si grave que de vouloir discuter avec la personne qui est à côté de nous dans le rang? Ce sont des enfants d’une école primaire dont il est question ici, pas des criminels endurcis dans un pénitencier! De quoi voulez-vous qu’ils parlent? De choses parfaitement innocentes, des choses d’enfants. Ils ne sont pas en train de comploter un vol de banque ou un coup d’état, ils parlent probablement d’un jeu, d’un jouet, de quelque chose qui les a fait rire. Où est le mal là-dedans?


Certains diront que les enfants sont trop excités lorsqu’ils reviennent de la récréation. Ils parlent fort, ils bougent trop, c’est-y effrayant? Moi, je travaille dans la même école que vous, j’enseigne aux mêmes élèves que vous et pourtant, je ne vois pas du tout où est le problème. Des enfants, ça parle, ça bouge et parfois, c’est même excité. C’est ça un enfant. C’est un être humain rempli de fougue, d’énergie, d’idées folles et parfois incongrues. Moi, c’est pour ça que je les aime. Je considère que ma job n’est pas de combattre cette fougue ou d’éteindre cette flamme, mais de trouver des façons d’utiliser cette énergie à des fins éducatives et constructives. La chienne de vie va se charger de leur faire perdre tout le bonheur insouciant de l’enfance éventuellement, inévitablement, ils n’ont pas besoin de notre aide pour ça.


Ma philosophie de l’enseignement en est une de collaboration avec les enfants, pas de confrontation ou de répression. Je n’ai aucune envie d’aller faire des gros yeux méchants à mes élèves dans les rangs parce qu’ils parlent. Je n’en vois pas la pertinence, je n’en vois pas l’intérêt et cela va à l’encontre de tout ce qui me tient le plus à cœur dans ce métier.


Un autre argument que j’ai entendu en faveur de l’imposition de cette mesure est qu’il fallait «harmoniser» les règlements dans l’école. Je suis tout à fait en désaccord avec ce principe. Est-il nécessaire de rappeler qu’un enfant de première année est une toute autre réalité qu’un jeune pré-ado de sixième? Les règlements efficaces et pertinents pour les uns ne sont pas nécessairement bons pour les autres. Dans certains pays, on s’est bien rendu compte de cette réalité. En Nouvelle-Zélande, par exemple, les jeunes pré-ados ne fréquentent ni l’école primaire, ni l’école secondaire, mais une institution intermédiaire appelée «middle school». Aux États-Unis, on s’est enfin réveillé à la réalité de ces jeunes qui ne sont ni des enfants, ni des ados ou des «teens» comme on dit là-bas. On a baptisé ces jeunes qui flottent entre deux âges les «tweens» de l’anglais «between», et on leur reconnaît enfin des caractéristiques et des besoins très spécifiques à cette période de leur développement.


Si la mesure du silence dans les rangs est jugée nécessaire par les enseignantes et enseignants des premier et deuxième cycles, je ne considère pas posséder l’expérience ou les connaissances pour leur dire le contraire. Je n’ai jamais enseigné à des enfants plus jeunes que la cinquième année, je n’ai donc aucune crédibilité pour venir dire aux gens de deuxième ou de quatrième comment ils devraient procéder pour faire prendre des rangs à leurs élèves. Mais le troisième cycle par exemple, ça je connais. Et je peux vous affirmer sans détour que faire prendre des rangs en silence à des élèves de cinquième et surtout de sixième année, c’est la meilleure façon de créer un climat de confrontation entre les élèves et les profs. Les jeunes de cet âge doivent comprendre la pertinence d’un règlement avant de vouloir s’y plier. Allez donc me trouver une seule bonne raison pour garder le silence complet dans le rang à cet âge. Venez expliquer à mes élèves que c’est très mal de parler de sa fin de semaine à son camarade de classe alors qu’il est planté dehors comme un piquet et qu’il n’a rien de mieux à faire. Ils vous diront qu’ils ne sont pas d’accord. Ils vous diront que c’est injuste. Et ils auront parfaitement raison.


Pour toutes ces raisons, je demande donc que ce nouveau règlement du silence dans les rangs lors de la rentrée dans l’école soit immédiatement aboli, à tout le moins pour les élèves du troisième cycle qui entrent par la porte à l’autre extrémité de l’école.


Merci.




Image trouvée ici.


2 commentaires:

Noisette Sociale a dit…

Quel texte! Vous nous en donnerez des nouvelles!

Je suis d'accord avec vous sur toute la ligne.

Fillette, je ne comprenais pas ce stupide règlement... et c'est pareil aujourd'hui.

En 6ième année, notre professeur était allé encore plus loin. Il y avait une "taupe" dans les rangs. On n'a jamais su qui c'était mais chaque petit bavard dans le rang était dénoncé discrètement au professeur. J'en faisais souvent partie. Le vendredi après-midi, ceux qui avaient été pris à parler étaient privés des activités sur l'ordinateur. À la place, on passait tout la période à copier les rois de France dans le dictionnaire. Le bon côté, c'est que c'était bon pour notre culture personnelle mais bien franchement, à cet âge-là, on voyait surtout ça comme une punition!

Bref, que de souvenirs...

Prof Solitaire a dit…

Salut Noisette,

Merci de ton commentaire.

J'aimerais te dire que ce que tu décris n'existe plus. Malheureusement, plusieurs de mes merveilleuses collègues utilisent également la technique de l'infiltration d'un espion. Je trouve cela tout simplement inacceptable. J'essaie de créer un sentiment de camaraderie et de respect entre mes élèves, pas une atmosphère de soupçon dans laquelle tout le monde est un traître potentiel. Ça n'a aucun sens d'agir ainsi.

Pour ce qui est des développements, après avoir temporairement freiné mes collègues, j'ai finalement été renversé et elles exigent maintenant le silence complet dans les rangs.

C'est toujours la même chose.