15 août 2013

Harris versus Aslan et Kirsch



J'ai regardé plusieurs vidéos de Sam Harris, un critique très intelligent de la religion. J'aime beaucoup ce type-là. Toutefois, je dois bien dire que je ne l'ai jamais vu affronter quelqu'un qui a un minimum d'allure. Avant cette fois-ci. Je dirais même que c'est plutôt inégal comme débat parce que le modérateur, Kirsch, est lui-même religieux et il ne manque pas une chance de prendre le parti d'Aslan contre Harris.

Reza Aslan a fait parler de lui récemment suite à une entrevue qu'il a donnée à Fox News dans laquelle on lui a demandé de quel droit il osait écrire une biographie de Jésus puisqu'il est musulman. Plus de détails là-dessus ici.

Bref, c'est en voulant en savoir plus à propos de ce type et de son bouquin que je suis tombé sur le débat ci-dessus. Aslan et Kirsch sont des types très savants et articulés qui mettent de l'avant plusieurs arguments très critiques de l'approche de Harris. Voici quelques-uns des propos qu'ils ont avancés, suivies de mes piètres tentatives de répliques.

"L'important n'est pas de savoir si les histoires religieuses sont factuelles, mais plutôt quel est le message qu'elles véhiculent."

Point de vue intéressant. Il est indéniable que les récits religieux véhiculent toujours une morale ou un message, parfois abominable et parfois magnifique. Si tous les gens religieux adoptaient cette approche et lisaient la Bible et le Coran comme on lit les Fables de La Fontaine, notre monde serait bien meilleur. Or, ce n'est pas le cas. La plupart des croyants ne prennent pas leurs textes religieux comme de jolis petits contes moralisateurs, il les prennent comme la parole sacrée faxée directement sur Terre par Dieu via un prophète. Il est là le problème et la mentalité religieuse que décrit Aslan tient plus de l'utopie que de la réalité.

"Sam Harris lit les textes religieux exactement comme les fondamentalistes, comme s'il s'agissait de récits factuels qu'il faut prendre littéralement."

Aslan avance un argument intéressant ici. Ce qu'il dit, au fond, c'est qu'il devrait exister une position mitoyenne entre les fondamentalistes religieux et les athées qui rejettent la religion en bloc. À certains égards, je suis d'accord avec lui. Je suis d'ailleurs d'avis que les textes bibliques doivent être préservés et étudiés, ne serait-ce que pour le rôle de premier ordre qu'ils ont joué dans l'histoire de l'humanité. Je pense exactement la même chose des textes coraniques ou des récits mythologiques de la Grèce antique d'ailleurs. Ces textes anciens méritent d'être connus, étudiés et préservés. Là n'est pas le problème.

Le problème, c'est que ces textes ne sont CLAIREMENT pas de simples documents littéraires anciens. Ils ont réellement la prétention d'être divins, d'être la parole de Dieu lui-même! On ne construit pas des temples grandioses où la chanson de Roland est lue tous les dimanches, des millions de fidèles ne se prosternent pas devant les poèmes de Philémon de Syracuse et personne n'a légalement le droit d'être un pickpocket sous prétexte que le roman Oliver Twist est d'inspiration divine.

Encore une fois, il serait merveilleux que les gens religieux se comportent comme semble le souhaiter Aslan, mais ce n'est tout simplement pas le cas.

Cela étant dit, est-ce que NOUS, les athées, avons tendance à rejeter du revers de la main les textes religieux? Absolument, il a tout à fait raison, je crois. Je ne sais pas si c'est toutefois le cas de Harris, mais c'est le cas de la plupart des athées que je connais. Lorsqu'on se débarrasse d'une religion et qu'on se sent trahi par les fausses prétentions de cette dernière, il s'agit là d'une réaction bien humaine, je crois. Mais c'est une erreur. J'en suis bien conscient depuis un bon moment et, bien que je n'aie pas lu la Bible depuis fort longtemps, j'ai en ma possession une copie traduite du Coran et j'ai bien l'intention d'en lire des extraits.

"Il est intellectuellement malhonnête de critiquer la Bible avec nos valeurs modernes, elle doit être lue dans son contexte historique."

Bien d'accord. Mais je ne crois pas que Harris et les athées s'attaquent aux textes eux-mêmes, mais plutôt aux fanatiques qui croient à la divinité et à la vérité de ces textes.

"L'Afghanistan ne représente pas le monde musulman et les événements anecdotiques ne sont pas représentatifs de la majorité des gens de confession musulmane."

Bon. Est-ce que des gars comme Harris généralisent parfois? Probablement. Mais il ne faut pas se mettre la tête dans le sable non plus. Les gestes haineux qui sont motivés par la religion sont beaucoup trop fréquents pour être simplement ignorés comme étant de simples anecdotes. Et ils ne se limitent pas à l'Afghanistan, malheureusement. Aslan devrait savoir que sa propre vie serait d'ailleurs menacée s'il se promenait dans les pays du Moyen-Orient en avançant que le Coran ne doit pas être pris littéralement, qu'il ne s'agit que de récits aux jolies morales, etc.

"Le monde musulman vit une époque de grandes réformes et les obscurantistes sont destinés à perdre cette guerre. Affirmer le contraire démontre un profond manque de sophistication."

Je ne balaie pas cet argument du revers de la main. Je ne me considère absolument pas un expert des pays musulmans, alors qui suis-je pour le contredire? Il est vrai que plusieurs pays prennent graduellement des mesures qui accordent un peu plus de liberté aux femmes. Le fait que ces réformes arrivent très lentement ne signifie pas qu'elles n'existent pas. Après tout, il ne faut pas oublier que l'Occident n'est pas sorti du Moyen-Âge du jour au lendemain, ce fut un processus long, laborieux et sanglant. Dans mes lectures, je vois toutefois beaucoup d'indication de radicalisation dans certains pays musulmans. S'agit-il de soubresauts normaux dans la grande époque réformatrice que connaît l'Islam? Peut-être. Mais je ne crois pas que les forces de l'Islam radical soient négligeables, ni qu'elles doivent être prises à la légère.

"La religion n'est pas le seul facteur à considérer lorsqu'on veut expliquer le terrorisme. La culture, le contexte socio-politique et l'histoire de la région jouent également un rôle important. Affirmer le contraire est simpliste."

Je veux bien. Je ne crois pas non plus que la religion possède le monopole de la violence sur cette planète. Les mouvements terroristes non-religieux ont bel et bien existé et existent encore, il y a toujours des exceptions, mais peut-on affirmer qu'ils constituent la majorité des groupes terroristes? Il me semble malhonnête de refuser de voir le rôle crucial que joue le fanatisme religieux dans la majorité des groupes terroristes. Oui, il y a d'autres facteurs, mais celui-là est très important, très présent et le fait d'affirmer le contraire me semble être mensonger. Après tout, plusieurs pays latino-américains ont autant (si non plus) de raisons de détester les États-Unis que les pays du Moyen-Orient, mais on ne voit pas de groupes terroristes nicaraguayens perpétrer des attaques en sol états-unien! C'est bien beau de tempérer ses propos et de ne pas généraliser, mais il faut tout de même voir la réalité en face. Je vous invite d'ailleurs à jeter un coup d'oeil à mes billets intitulés "Les fanas du mois" pour constater par vous-mêmes que, bien que plusieurs des événements rapportés comportent des éléments socio-politiques évidents, la religion y joue toujours un rôle central.

En tous cas... malgré mes contre-arguments qui semblent peut-être balayer les propos d'Aslan du revers de la main, je l'ai trouvé fort intéressant et il m'a fait réfléchir. C'est agréable de voir un type aussi articulé et intéressant avancer des arguments en défense de la religion. Le débat mérite d'être regardé.

Je termine avec une citation d'Aslan tirée de cet article:

"You can't spend your life studying the world's religions and take any one of those religions all that seriously, in so far as it's a manmade set of doctrines espoused and enforced by an institution. I self-identify as a Muslim now because the language of it makes most sense to me."



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