28 juillet 2014

L'art de la conversation II

Je suis allé passé l'après-midi chez des amis de ma femmes qui nous recevaient ainsi que d'autres amis à eux. J'ai passé un bonne partie de l'après-midi à "jaser" (ou plutôt, à ESSAYER d'avoir une conversation) avec trois types. Il y avait le mari de l'amie de ma femme, un gars sympathique, mais aux intérêts plutôt limités, un type hyper-opiniâtre qui devait être fin cinquantaine (un boomer, évidemment, c'est pour ça qu'il sait TOUT) et un monsieur très âgé, je crois qu'il avait 81 ans, si ma mémoire est bonne. À un moment donné, le boomer me demande ce que je pense du système d'éducation. Question complexe, s'il en est une. J'ai entamé un début de réponse, mais comme ce que je disais passait 1000 pieds au-dessus de la tête de mon hôte et que ça n'allait pas dans le sens de ce que M. Opiniâtre voulait entendre, je n'ai jamais été capable de terminer ce que je disais.

Ce n'est pas la fin du monde, je n'étais pas là pour disserter à voix haute et je n'ai pas la prétention de croire que ce que j'ai à dire tient du génie, mais cette conversation est emblématique de toutes celles qui me font chier: un dialogue de sourds, rempli d'affirmations gratuites et d'opinions empruntées aux gueulards à la radio (du genre Paul Arcand), des propos profondément cyniques et une absence d'analyse et d'arguments qui viennent soutenir ce qui est affirmé avec conviction. Et moi, je suis l'éternel fatiguant qui contredit, qui nuance, qui essaie d'élever la conversation un tout petit peu et ça ne me vaut que le mépris de tout le monde parce que je ne déblatère pas ce qu'ils veulent entendre.

Je ne sais pas si c'est moi qui suis une espèce de mésadapté social ou si je suis entouré de gens qui sont tout simplement incapables d'avoir une conversation qui n'est pas qu'une inlassable répétition de phrases vides, toutes faites et superficielles.

Ceci est très problématique pour moi parce que, comme vous le savez, je commence à enseigner dans une nouvelle école en septembre et je suis déterminé à établir des liens harmonieux avec mes nouvelles collègues. Cette conversation de l'autre jour m'a rappelé à quel point ce défi sera majeur.

Car contrairement à cette bande de gars avec qui je discutais, mes nouvelles collègues sont des femmes et là, c'est encore plus difficile. Parce qu'avec elles, il y a un niveau de complexité supplémentaire. Quand tu parles avec une bande de gars, pardonnez l'anglais, mais: "what you see is what you get." Avec les femmes, il y a un autre niveau à la conversation, sous la surface. Elles parlent de toutes sortes de trucs, mais il se passe autre chose en dessous de cette apparente conversation anodine. À travers ces dialogues, des liens complexes sont tissés et les propos des autres sont analysés non pas pour ce qu'ils disent, mais également pour ce qu'ils sous-entendent. La façon de le dire a également beaucoup d'importance et le fait d'émettre une opinion trop forte ou une simple opinion contraire est vu comme une agression. Pour les femmes, c'est comme si chaque conversation vient les positionner au sein du groupe, comme s'il s'agissait d'une incessante lutte de pouvoir et par conséquent, ce qu'elles perçoivent comme une baisse de leur statut donne naissance à une animosité inouïe.

Et tout cela se déroule sous la surface. Le non-initié n'en voit absolument rien. En apparence, on est en train d'avoir une conversation tout à fait anodine et d'émettre des opinions, c'est tout. Mais les conséquences et les ramifications de chaque conversation sont multiples. Une femme puissante qu'on a contrarié nous le fera payer éventuellement. Le jeu des alliances est constamment en action. Des liens sont créés et brisés, des perceptions positives et négatives naissent dans chaque conversation.

En passant, je ne sais pas si j'ai l'air de savoir de quoi je parle, mais détrompez-vous. Je travaille dans des milieux de femmes depuis bientôt 20 ans et je ne fais que gratter la surface. Et je suis toujours aussi incompétent pour discuter avec elles.

J'ai besoin d'une stratégie si je ne veux pas redevenir le mouton noir en moins de deux. Il me faut jouer le jeu si je veux être accepté dans le groupe. Il me faudra essentiellement participer aux conversations dans l'unique but de les mettre en valeur, ELLES, sans les contredire ou les contrarier. Cela est profondément contraire à ma nature, pour être parfaitement honnête avec vous. Ça me semble être de la soumission servile, mais je n'ai pas le choix. Il faut que j'oublie cette idée ridicule d'acquérir l'acceptation et le respect en étant moi-même. C'est naïf et idiot. Il faut que j'apprenne à respecter les règles du jeu et à en tirer profit. Parce que c'est une game. Une game d'alliances et de pouvoir.

Ce qui est plus compatible avec ma nature, par contre, c'est l'analyse. Et je devrai observer de près les conversations afin de détecter cette activité sous-jacente, pour déchiffrer le non-dit et pour cesser de naviguer aveuglément comme je l'ai toujours fait. Il me faudra m'élever un petit peu au-dessus des autres fourmis pour voir ce qui se passe avec une meilleure perspective. Il faut que je fasse un Machiavel amateur de moi-même.

C'est d'ailleurs la seule perspective qui ne m'emplit pas d'un sentiment de terreur. Il faut que je vois ça comme un projet d'étude de sociologie.



7 commentaires:

Sidekick a dit…


En fait, tout se résume à cela:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Persona_%28psychologie_analytique%29

On est tous plus ou moins à l'aise avec elle. Certains beaucoup, d'autres pas du tout.

Moi, comme toi, c'est pas du tout.
J'étouffe quand je la porte, je respire enfin quand je l'enlève.

Faut se trouver des moments de répit intérieur. Ou apprendre à vivre en apnée.

SDK

Prof Solitaire a dit…

Merci du lien, je pense que c'est effectivement un gros morceau du problème...

Non seulement j'étouffe quand je ne suis pas authentique, mais encore pire, je ne saisis pas quel rôle on s'attend que je joue, alors je ne sais même pas quel masque porter...

Maman au carré a dit…

Travaillant au primaire depuis quelques années, et changeant d'école chaque année à l'exception des deux dernières, je vais partager mon expérience avec toi, sans prétention de détenir la recette parfaite, par contre.

Sept années au secondaire ne m'avaient pas préparée aux microcosmes que sont les écoles primaires, j'ai eu bien du mal à m'adapter... et je suis une femme!

Dans mon cas, avant d'exprimer mon opinion ou de partager mes méthodes de travail, lorsque j'arrive dans un nouveau milieu, je préfère ouvrir grandes mes oreilles et tenter de connaître mes collègues avant de parler de moi. Oh, je réponds à toutes leurs questions avec enthousiasme, mais je ne m'étends pas et lors d'une conversation, je ramène à l'interlocuteur (ce qui n'est pas nécessairement naturel chez moi). En réunion, si j'ai à exprimer mon opinion, je préfère comprendre le système en place plutôt que de tenter de le changer ou de le questionner.

Je suis spécialiste, on comprend à quel point il est important que je saisisse les particularités de chaque titulaire (don't get me started on THAT! Pour plogguer moi aussi un peu d'anglais! ;)). Mais il est clair que mes collègues aiment beaucoup mieux aider quelqu'un qui arrive que discuter avec lui! Ça les valorise énormément. Je te lis depuis longtemps et tu es une personne très articulée, cultivée qui doit apprécier la rigueur intellectuelle et les discussions poussées. D'après moi, ça peut faire peur à certaines personnes parce qu'elles doivent se sentir diminuées dans leur sentiment de compétence. À ce sujet, un de mes collègues, à mon grand regret retraité depuis peu, avait trouvé un moyen très chouette de contourner ça. Entre nous, je voyais que ça ne lui venait pas naturellement, que c'était un moyen qu'il prenait pour ''survivre'' parmi nous ( :P ) mais ça n'en était pas moins apprécié. Il nous faisait plein de compliments (sur nos qualités de pédagogue, sur la couleur de notre chandail, n'importe quoi) lorsqu'il nous rencontrait. On ne pouvait ensuite qu'avoir envie de le croiser à nouveau!

En terminant, je te souhaite la meilleure des chances l'année prochaine dans ton nouveau milieu de travail. :D

Fred a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Fred a dit…

Apprendre à s'en "CÂLISSER" (désolé pour le terme).. ça t'intéresse pas?

Tu travailles dans un milieu de bonnes femmes. Ça ne changera pas, honnêtement jouer leurs jeux, c'est impossible, tu es un homme! À moins d'être gai (je veux pas stéréotyper, mais bon), c'est totalement impossible!

Peut-être que je ne vois pas la "Big Picture" non plus... Je suis du genre à me foutre pas mal de ce que les autres pensent, c'est dans ma nature. Par contre je ne suis pas dans un milieu ou je suis toujours jugé...

Prof Solitaire a dit…

@ Mommy Square: Merci de tes commentaires et de tes conseils, ils sont excellents. Je prends note.

@ Fred: Buddy, j'ai essayé de m'en câlisser, crois-moi... ça a été l'enfer. On me qualifie de maudit fendant cloîtré dans sa classe qui se pense supérieur à tout le monde. Je deviens le type isolé et sans soutien qu'on peut abattre à sa guise sans se soucier des conséquences. Ça ne marche pas.

Loulou a dit…

Maman au 2 offre un bonne perspective. Mais, combien je comprends ton désarroi devant cette game à jouer dont on maîtrise mal les règles.