18 juillet 2014

Les "collabos linguistiques"?

C'est avec intérêt que j'ai lu cet article du Devoir, mais certains des propos de l'auteur me laissent dubitatif. En voici quelques extraits:

Les Québécois sont obsédés par l’anglais, qu’ils considèrent comme un sésame. Ils souhaitent un enseignement intensif de cette langue au primaire, trouvent normal qu’elle prenne de plus en plus de place dans les universités francophones et ne voient pas de problème dans le fait que des artistes francophones choisissent de créer en anglais ou dans la présence de chansons anglaises dans nos téléséries et nos films. Les Québécois semblent convaincus que le monde entier, celui qui compte en tout cas, parle anglais et croient donc qu’ils doivent s’y mettre, eux aussi, pour éviter le déclassement. Ils ne diront jamais qu’ils veulent abandonner le français, mais on les sent prêts à toutes les compromissions à cet égard.

Les Québécois sont-ils vraiment OBSÉDÉS par l'anglais? Cela ne me semble pas être le cas, mais peut-être suis-je la mauvaise personne pour répondre à cette question.

Après tout, cela ne sera pas une grande révélation pour les lecteurs de ce blogue, mais je suis plutôt anglophile. Je sais, ça peut sembler contradictoire avec mes convictions souverainistes et mon métier de prof de français, mais ça ne l'est pas du tout pour moi. Mon patriotisme et mon amour de la langue française ne sont pas exclusifs et j'ai toujours été intéressé par l'anglais et la culture anglo-saxonne. Je ne vois tout simplement pas en quoi un profond attachement à sa langue et à sa culture est diminué par un intérêt pour la langue et la culture du peuple d'à-côté.

Cela étant dit, je ne suis pas aveugle non plus et je suis très conscient du danger bien réel d'assimilation qui guette tout peuple minoritaire devant le rouleau compresseur de l'anglais. Mais je crois qu'on parle de choses distinctes, ici. D'une part, il y a l'anglais en tant que langue et véhicule de cultures intéressantes et enrichissantes. D'autre part, il y a l'anglais en tant que phénomène global et force colonisatrice et assimilatrice. Alors, y a-t-il pas moyen d'apprécier le premier sans souffrir du second?

N'est-il pas possible d'être un francophone anglophile sans nécessairement devenir un francophone anglicisant? Corrigez-moi si je me trompe, chers lecteurs, mais ce blogue n'est-il pas une illustration de ce propos?

Certains pourraient arguer, avec raison, que la plupart des liens que j'offrent à mes visiteurs et des articles qui inspirent mes billets sont en anglais. Cela est indubitablement vrai. Pourtant, j'ai choisi de créer un blogue en français et mes commentaires et observations sont rédigées en français. Or, j'aurais très bien pu choisir l'anglais. Ma maîtrise de l'anglais écrit est excellente et même, à ce qu'on me dit, supérieure à celle de la vaste majorité des natifs anglophones. Si j'avais fait ce choix, j'aurais sans aucun doute un bien plus grand nombre de lecteurs à chaque jour. Mais j'ai fait le choix de publier en français parce que c'est ma langue, c'est le véhicule d'expression de mon identité et elle est intrinsèquement liée à qui je suis. De plus, mon objectif en créant ce blogue n'a jamais été de battre des records de popularité. À vrai dire, il y a déjà beaucoup plus de lecteurs que ce à quoi je m'attendais au départ.

Bref, pour revenir à mon argumentaire principal, ce blogue s'approche-t-il d'un équilibre entre le respect de sa langue ET l'ouverture à l'autre? Il est vrai que je pourrais (et peut-être devrais) offrir davantage de liens vers des sites francophones. Mais voilà, bon nombre des sujets qui me passionnent sont davantage diffusés en anglais. La science, par exemple, est principalement diffusée en anglais, pour le meilleur et pour le pire. La science-fiction est quasi-inexistante en français. Le mouvement athée anglo-saxon est beaucoup plus productif et dynamique que le nôtre.

Côté production culturelle, il faut bien l'admettre, je consomme beaucoup plus de médias anglos que francos. Au cinéma et à la télé, les productions anglo-saxonnes sont celles qui correspondent à mes genres préférés, c'est-à-dire les drames historiques, la SF, le fantasy, les thrillers et les drames policiers. Côté littérature, même phénomène. J'aime la SF et les uchronies, des styles presque inexistants en français. J'adore les livres d'histoire et de ce côté-là, la production francophone est excellente. J'apprécie davantage l'humour anglo-saxon que l'humour français. L'humour québécois, lui, a longtemps trôné au sommet de mes favoris, mais la relève ne m'emballe pas trop. J'écoute probablement plus de musique en anglais qu'en français, mais cela est sans doute dû à la proportion de ce qui est produit et la chanson française continue d'occuper une place importante dans ma vie. La BD est l'un des domaines où les francophones n'ont strictement rien à envier aux anglos et je lis autant de BD en français qu'en anglais, bien que cela ne se reflète peut-être pas dans mes billets (je ne critique pas systématiquement tout ce que je lis).

Tout ça pour dire que l'assertion selon laquelle les Québécois seraient tous OBSÉDÉS par l'anglais me semble gratuite et simpliste. Je suis un Québécois anglophile, mais je ne crois pas qu'il serait juste de qualifier mon intérêt d'obsession. Suis-je représentatif du Québec actuel ou suis-je une exception? Mes concitoyens sont-ils des anglophiles comme moi, à divers degrés, ou sont-ils sur la voie rapide de l'assimilation?

Cela peut sembler paradoxal, mais mon intérêt personnel pour l'anglais coexiste sans heurts avec un désir féroce de résistance au rouleau compresseur de l'anglais. Je me suis d'ailleurs déjà prononcé CONTRE les cours d'anglais intensifs obligatoires en 6e année. Dans les magasins québécois, j'exige d'être servi en français et j'ai souvent porté plainte à l'OLF par le passé. Je suis toujours choqué de voir des francophones communiquer en anglais entre eux sur Facebook ou donner des noms anglos à leurs enfants. Quand je parle ou que j'écris, j'évite d'injecter des mots anglais dans mes propos lorsqu'un équivalent français existe déjà. Plus insidieux que la colonisation linguistique (qui s'entend), je m'oppose également à la colonisation des esprits dont se rendent souvent coupables les francophones fédéralistes.

Dans ma vie privée, bien que ma femme soit anglophone, je m'adresse à mes enfants exclusivement en français, ce qui fait qu'ils sont parfaitement compétents dans les deux langues, sans qu'une langue prime sur l'autre. En fait, pour être parfaitement honnête, la réalité est plus complexe que ça. Mon fils aîné est davantage confortable en français qu'en anglais, tandis son frère cadet a une compétence égale dans les deux langues. Lorsqu'ils se parlent entre eux, c'est presque toujours en français, alors le statut des deux langues n'est pas tout à fait le même, il y a une nette prédominance du français. Mes enfants ne connaissent pas seulement la musique pop anglophone, ils connaissent aussi Leclerc, Vigneault, Latraverse, Brel, Dassin, la Bottine, les Denis et j'en passe. Je crois qu'ils me ressemblent à cet égard, c'est-à-dire qu'ils sont principalement francophones, mais bilingues, attachés au français mais ouverts à l'anglais. Évidemment, pour eux, l'anglais occupe une place différente puisque c'est la langue de leur mère et donc qu'elle n'a rien d'étrangère, mais je ne crois pas que cela constitue un pas vers leur assimilation à la communauté anglophone.

Les puristes m'accuseront d'aveuglément volontaire. Peut-être que je me leurre, mais j'y vois un équilibre. Ils diront qu'il s'agit d'un recul par rapport à une situation où n'existe QUE le français, mais je ne suis pas d'accord. Tant que l'une des langues n'est pas envahie et éradiquée par l'autre, ça me semble être une richesse.

Or, là est le coeur de la question. L'anglais peut-il coexister avec le français? Ou cela relève-t-il de l'idéalisme? Est-ce comme laisser entrer le loup dans la bergerie? L'anglais est-il vraiment un prédateur et le français, un pauvre petit mouton sans défense? Clairement pas dans leurs natures respectives, mais dans la réalité géopolitique actuelle, le potentiel est là. Cela signifie-t-il qu'il faille bannir l'anglais de manière préventive? Est-ce là ce que propose l'auteur de l'article?

Si on poursuit notre lecture, on voit de quels dérapages se rendent coupables les collabos linguistiques, à son avis:

«Il passe dans la tête de nos collaborateurs patentés que le français est inférieur à l’anglais. Qu’il ne peut pas, en tout état de cause, répondre aux défis de la modernité», écrit un auteur qui déplore cette situation. «C’est cela qui écoeure, note un autre auteur désolé devant cette colonisation des esprits. L’indifférence à ce français mité. Le gavage comme des oies des pauvres bougres, obligés d’avaler tous les matins, cou tendu, une mouture farineuse d’anglais d’aéroport.»

Hum... ça ressemble à un procès d'intention. Comment sait-il ce qui se passe dans la tête des ces "collabos"? Considèrent-ils vraiment l'anglais comme étant supérieur au français? Sur quoi se base-t-il pour l'affirmer? En fait, ne soyons pas dupes, ce type de zigotos existe et nous en connaissons tous. Ce que je dis, c'est qu'il ne faut pas confondre anglophilie et anglomanie.

«Ils croient que les seuls, les vrais problèmes sont l’économie, le pouvoir d’achat, la sécurité des citoyens, le chômage… Ce sont des problèmes, bien sûr, mais tellement moins importants que la perte de son âme, de son identité, de sa dignité», lance Jeener.

S'il n'était pas question de la France, on pourrait croire que l'auteur s'en prend aux fédéralistes québécois! Or, il semblerait qu'on retrouve ce genre d'arguments en France, aussi. Je ne sais pas si cela est rassurant ou décourageant, mais c'est un fait. Je suis entièrement d'accord avec ce qu'il avance, c'est tout à fait vrai que les médias (et donc l'opinion publique qu'ils manipulent allègrement) sont carrément obsédés avec l'économie et qu'ils se désintéressent des enjeux plus grands tels que l'homogénéisation des langues et des cultures. Lorsqu'on n'accorde pas de valeur à sa langue, alors forcément, on n'accorde aucune énergie à sa préservation. Là, il met de doigt sur un réel problème.

Ancien journaliste au Nouvel Observateur et à L’Express, Alain Schifres ne dit pas autre chose dans My tailor is rich but my français is poor. «Le Français se sent ouvert alors qu’il est béant, écrit-il. Le globish, le babélien, s’engouffre en lui comme le vent par une porte fendue.» Il y a analogie, suggèrent-ils tous deux, entre les Français qui ont collaboré avec l’envahisseur allemand et ceux qui s’accommodent du tout-à-l’anglais.

Je ne suis pas Français, alors je n'ose pas me prononcer là-dessus. Il est souvent (gratuitement) affirmé au Québec que les Français sont obnubilés par l'anglais et que leur langue est truffée d'anglicismes, mais est-ce vraiment le cas? Ou est-ce tout simplement que leurs anglicismes sont différents des nôtres et que c'est pour cette raison que ceux-ci nous étonnent tant?

En polémiste remonté, Jeener dénonce la décision du gouvernement français de permettre l’enseignement en anglais dans les universités françaises et appelle Bernard Pivot à la barre. «Si nous laissons l’anglais s’introduire dans nos universités, explique le célèbre animateur, si nous le laissons, seul, dire la science et le monde moderne, alors le français se mutilera et s’appauvrira. Il deviendra une langue banale ou, pire, une langue morte.» Ce virage vers l’anglais, dit-on, serait nécessaire pour attirer des étudiants étrangers. Or que gagne-t-on à séduire en se reniant?

Encore une fois, je suis assez d'accord. Lorsque j'étais étudiant au bac en linguistique à l'Université de Montréal, je me souviens avoir été choqué de voir qu'un cours de linguistique de la langue anglaise avait été imposé comme cours obligatoire du programme. Évidemment, cela ne constituait pas un problème pour moi (j'avais même suivi des cours facultatifs de Old English), mais certains de mes camarades n'avaient tout simplement pas la connaissance de l'anglais requise pour espérer réussir un tel cours. Et, bien franchement, je n'en voyais pas l'importance. Ne peut-on pas être un linguiste compétent de la langue française sans être forcément capable d'analyser l'anglais? Bref, je suis plutôt d'accord avec cet argument et je vois d'un mauvais oeil ce phénomène, ou toute situation similaire où l'anglais ne se contente pas de coexister, mais vient plutôt s'imposer ou supplanter le français.

Plus encore, alors que les Français et les Québécois peinent à maîtriser leur propre langue, comment justifier l’urgence de passer au globish, cet anglais appauvri qui «n’est plus la langue de Shakespeare, mais celle de Wall Street»? Même l’anglais y perd dans le processus.

Bon, là, on tombe dans le vaudeville. Premièrement, les francophones ne peinent pas davantage à maîtriser leur langue que les anglophones, les hispanophones ou n'importe quel autre groupe de locuteurs de n'importe quelle autre langue. Ce jugement est gratuit et facile. Deuxièmement, ce mépris pour ce que l'auteur appelle le "globish" est idiot. Toutes les langues ont des niveaux de langage divers adaptés aux situations de la vie qui vont de la langue familière parlée dans la rue à celle des grands poètes, sans parler des variétés nationales et régionales. Il ne s'agit pas de langues distinctes et on reconnaît bien là l'éternel mépris aristocratique de l'élite parisienne pour tout ce qui n'est pas LEUR français. Une langue ne s'appauvrit pas de ses niveaux de langage et de ses accents, elle s'en enrichit, baptême!

Un peuple, clame le dramaturge, ce n’est pas une race; c’est une histoire, une géographie, une culture, mais «c’est d’abord une langue». Aussi, quand on délaisse cette dernière, on est colonisé. On existe encore, explique Jeener, «mais on s’inscrit dans un autre destin, dans une autre famille».

Là-dessus, rien à redire. Je suis entièrement d'accord.

Collabos, donc, ces artistes «qui chantent dans la langue du nouveau colonisateur» et qui, comme des capitalistes réfugiés dans des paradis fiscaux, «[font] fi de la nation et du pays». Collabos, ajoute Alain Schifres, ces Français à la mode, inspirés par des magazines en vogue, qui se vautrent dans le franglais — «Rien de plus easy living que cette génération de sticks», peut-on lire dans un magazine féminin populaire — pour faire «cool».

Je relis cette citation que j'ai mise en gras et, sincèrement... j'en ai des frissons. Quelle horreur... les Français parlent-ils vraiment comme ça en 2014?

Si c'est le cas, alors je suis d'accord avec l'auteur, l'heure est grave!


9 commentaires:

Sidekick a dit…


Superbe billet. Bravo!

SDK (en fait, chu jaloux na!);-)

Prof Solitaire a dit…

Vraiment? Merci, tu me rassures, j'avais plutôt l'impression d'avoir pondu un truc un peu flou qui tirait dans plein de directions et qui mélangeait tout. Peut-être ai-je été trop sévère avec moi-même.

Sidekick a dit…


Ah, moi ce que tu appelles "tirer dans plein de directions", j'ai plutôt vu ça comme de la nuance, ce dont on a bien besoin dans ce débat.

Tu as lu les derniers billets de Bock-Côté à ce propos?

SDK

Prof Solitaire a dit…

Non, tu me les recommandes parce qu'ils sont intéressants ou ridicules?

Insérer liens ci-dessous:

Sidekick a dit…


À toi de voir:

http://blogues.journaldemontreal.com/bock-cote/politique/le-franglais-le-raffinement-des-colonises/

http://blogues.journaldemontreal.com/bock-cote/politique/franglais-ce-que-jai-appris-cette-semaine/

SDK (bon, j'fais tout encore, pff);-);-)

Sidekick a dit…


...en passant...entre "intéressant" et "ridicule" il y a plein de..."nuances"!;-)

SDK (j'te niaise);-)

fylouz a dit…

Prof, je te rassure : non, les français ne parlent pas "comme ça" en 2014. Alain Schifres donne là un exemple extrême et caricatural, celui des magazines de mode. Ces magazines, qui, comme chacun sait, contiennent plus de photos et de pubs que de textes sont bourrés d'anglicismes. Mais les auteurs des articles sont paradoxalement nul(le)s en anglais. Je me souviens avoir feuilleté l'un de ces magazines il y a quelques années et y avoir trouvé une référence au "librarians day". L'auteur terminait en rendant hommage "à tous les libraires".

Pour le moment au moins, il me semble que le reste de la presse française n'en est pas encore là.

Prof Solitaire a dit…

Merci de me rassurer mon vieux!

Prof Solitaire a dit…

SDK, merci pour les liens!