26 octobre 2014

La réplique de Sam Harris




J'ai déjà parlé ici de la visite de Reza Aslan sur le plateau de TYT et de ses attaques agressives et franchement diffamatoires contre Sam Harris, c'est donc avec un grand bonheur que j'ai vu que Sam Harris avait choisi de visiter à son tour le même plateau afin de se défendre et de mettre certaines choses au clair. Et franchement, je n'ai pas été déçu. Il a été très bon tandis que Cenk Uygur a été franchement exaspérant.

Voici quelques-uns des passages les plus intéressants à mon humble avis.

(4:30) Dès le départ, Harris met de l'avant une excellente question que Uygur balaie malheureusement du revers de la main. Ce que Harris dit, c'est que TYT a interviewé un type qui l'a diffamé et qui, par la suite, s'est avéré être un plagiaire et un menteur. Or, TYT a choisi de laisser cette entrevue sur le web, ce qui fait que des gens peuvent continuer de la visionner sans connaître le contexte, sans savoir que le type a ensuite été démasqué, qu'il ne s'agit que d'un hurluberlu et ils accorderont donc de la crédibilité à des propos mensongers. Il accuse également le site Salon de s'adonner à ce genre de pratique qui s'apparente à de la diffamation. Or, affirme Harris, c'est du mauvais journalisme. À 10:30 il dit: "You have a responsibility for stewarding journalism into its digital future (...) that is where journalism is going to die, where you feel absolutely no burden to represent people accurately." Et il a parfaitement raison. Malheureusement, Uygur refuse d'entendre l'argument ou s'avère incapable d'en comprendre la sophistication. Ça nous donne malheureusement une bonne idée de ce qui va suivre.

(8:35) Ici, Harris apporte une distinction importante qui, une fois de plus, passe 10 pieds au-dessus de la tête de Uygur. Lorsque ce dernier accuse Harris de ne pas accepter la critique, il rétorque au contraire qu'il adore la critique et qu'il n'hésite pas lui-même à formuler des critiques virulentes à propos des affirmations d'autres intellectuels. Le problème n'est pas la critique honnête, dit-il, mais plutôt les tactiques utilisées par des individus comme Reza Aslan qui n'hésitent pas à déformer et à dénaturer les propos de leurs adversaires, ce qui est profondément malhonnête. "Je n'ai pas besoin de déformer les propos de Reza Aslan pour démontrer qu'ils sont faux." Aslan, ajoute-il, ne confronte jamais honnêtement ses affirmations. À mon avis, Harris est en plein dans le mille lorsqu'il affirme cela.

(25:20) Harris avance ici un point de vue fort intéressant à propos du concept "d'extrémiste" musulman. Il illustre, grâce à des sondages concrets, que les vues que l'on qualifie d'extrêmes sont en fait très répandues dans un très large pourcentage des populations musulmanes.

(27:00) Afin d'illustrer que les groupes comme ISIS et Al Qaeda ne sont pas des aberrations, mais plutôt des produits logiques du dogme islamique, Harris utilise ici l'image de la peuplade isolée sur une île déserte. Si on y introduisait le Coran, dit-il, serait-on ensuite étonné de voir émerger une société semblable à ce que souhaite ISIS? Pas du tout. Alors que si on y avait introduit les enseignements du Bouddha, il serait tout à fait étonnant de voir une société aussi fanatique s'y développer. Il illustre alors avec brio que les religions ne se valent pas toutes les unes les autres, comme le prétendent les ardents défenseurs du relativisme absolu et du multiculturalisme occidental.

(34:15) C'est ici que Harris met de l'avant son meilleur argument à mon avis, qui est subséquemment ignoré par Uygur parce que ça ne cadre pas avec sa propre opinion (ou encore parce qu'il est trop épais pour comprendre, à vous de décider). Afin d'illustrer l'hypocrisie des gens de gauche qui sont toujours prêts à s'insurger lorsque l'on formule des critiques à propos de l'Islam ou qu'on compare cette religion de manière défavorable avec la religion chrétienne, Harris fait alors exactement le contraire et Uygur tombe en plein dans le panneau. Parlant de la recherche sur des cellules souches, Harris affirme que sur ce point, ce sont les chrétiens qui sont le problème en s'opposant à ces études, tandis que l'Islam est irréprochable à cet égard puisque, selon le Coran, l'âme n'est pas introduite dans un fétus qu'après une centaine de jours. Bref, ce que Harris vient de faire, c'est d'affirmer que dans ce cas spécifique, le dogme islamique est moins dommageable que le dogme chrétien. Uygur s'en insurge-t-il? Pas une seule seconde. En d'autres termes, pour les Occidentaux, affirmer que l'Islam est pire que le christianisme est terriblement raciste, mais affirmer le contraire est inoffensif. Elle est exactement là l'hypocrisie des Occidentaux et cet exemple de Harris l'illustre parfaitement.

(45:20) Harris parle ici des exemples très différents que donnent Mahomet et Jésus de par les gestes qu'on leur assigne. L'éthique qui se dégage de leurs agissements et de leurs biographies respectives est fort différente. Cela est indéniable.

(56:25) Uygur avance ici un argument très souvent mis de l'avant par les gens de gauche. Les violences perpétrées par les Tamouls, les Bouddhistes et les Chrétiens d'Irlande ne sont-ils pas la preuve que ce type de violence n'est pas purement religieux, mais plutôt causé par une réalité géopolitique? Réponse de Harris: le dogme de l'Islam ne contient pas la doctrine du "rends à César ce qui est à César" qui fait la promotion de la séparation de la religion et de la politique. Là réside une grosse différence entre l'Islam et les autres religions.

(1:09:00) Uygur met de l'avant un de ses arguments préférés. Il dit que l'on juge différemment les actions des chrétiens et celles des musulmans, accusant ces derniers de fanatisme religieux et disculpant les premiers. Harris explique alors, avec beaucoup de justesse, que la religion de la personne qui pose le geste n'est pas le facteur déterminant, autant que le lien qui peut être établi entre le geste lui-même et la doctrine religieuse. Par exemple, on est en droit de pointer la religion du doigt quand un chrétien fana se rend en Afrique pour prêcher que l'usage du condom est un péché à une population plongée en pleine épidémie de sida. Mais d'autres mauvais agissements de chrétiens ne sont pas dus à la doctrine de leur religion. Ce qui s'applique également aux musulmans. Il donne alors un exemple d'Occidentaux qui se convertissent à l'Islam et qui se radicalisent et posent des gestes violents. Clairement, dit-il, le problème ici n'est pas géopolitique, mais purement religieux.

(1:15:00) Uygur postule qu'un Occidental qui se converti à l'Islam, qui se radicalise et qui pose des gestes violents est essentiellement identique à un détraqué qui entre dans une école et qui se met à tirer sur les gens. Non, rétorque Harris, le profil psychologique de ces gens est très distinct.

(1:16:50) Harris met de l'avant un argument extrêmement intéressant ici. Les apologistes libéraux cherchent toujours d'autres raisons pour expliquer les gestes d'un fanatique religieux, ils refusent de croire qu'une personne ait réellement pu commettre son geste pour des raisons religieuses. Même si la personne déclare ouvertement avoir agi pour des raisons religieuses, ils vont continuer de chercher d'autres raisons supposément cachées (psychologiques, économiques, nationalistes, etc.) sous des prétextes religieux. Or, ajoute Harris avec beaucoup de justesse à mon avis, ils ne font jamais le contraire, c'est-à-dire qu'ils ne se livrent jamais au même exercice en cherchant des causes religieuses à des gestes qui ne sont pas en apparence religieux et c'est cela qui révèle l'hypocrisie de leur raisonnement.

Uygur se contredit alors complètement. Avant que Harris prenne la parole, il avait dit que la thèse de Robert Pape était "solide" et après, il déclare que c'est "crazy". Exaspérant. Je ne peux qu'être admiratif de la patience extraordinaire de Harris.

(1:29:45) Un autre point intéressant de Harris pour les gens qui se plaisent à citer l'Irlande du nord comme s'il s'agissait d'un exemple parfaitement équivalent au fanatisme religieux du Moyen-Orient. Harris apporte une distinction très juste qui démontre bien qu'on est en présence de phénomènes très différents. Il considère que l'exemple de l'Irlande s'approche davantage d'un certain tribalisme que d'un conflit religieux. Ce qu'il entend par là, c'est que la religion joue un rôle très clair dans la définition de l'identité de chacun des deux groupes, mais que le conflit lui-même est avant tout politique. Les cathos et les protestants, argue-t-il, ne se battent pas à propos de la doctrine de la transsubstantiation. Il s'agit là d'une nuance qui échappe effectivement à beaucoup de monde.

(1:31:54) Harris aborde ici l'argument qu'on entend le plus souvent chez les gens de la gauche séculaire occidentale. Selon ces gens, un phénomène comme le Jihad islamique est essentiellement dû non pas à la religion, mais au colonialisme et aux malversations des USA et de l'Occident dans leur politique étrangère. Ce qu'il dit est tellement vrai, il appelle cela le "great blindspot of liberalism". Ces gens affirment que la religion n'est pas un facteur important, qu'avec ou sans elle, les gens violents seront violents et les gens pacifiques seront pacifiques... que tout le monde est pareil au fond. Or, dit Harris, cela est parfois vrai, mais pas toujours. Si la leçon à tirer de l'histoire récente du Moyen-Orient est qu'il ne faut pas renverser un dictateur comme Saddam Hussein parce que ce qui va suivre va être encore pire, alors cela en dit plus long sur la nature du monde musulman que sur l'Occident! Il m'a vraiment fait réfléchir avec ce point parce que j'aurais été moi-même tenté d'affirmer un truc semblable.

Le reste de la conversation est intéressant, à vous de le découvrir. Harris a également publié un billet à propos de cette entrevue ici.


4 commentaires:

Guillaume a dit…

Sam Harris a un cerveau et sait s'en servir. Et les arguments qu'il apporte me rappellent pourquoi je ne me définis plus comme quelqu'un de gauche, tant que la gauche ne divorcera pas de son manque de rigueur face au fanatisme religieux, manque de rigueur qui est une trahison envers les valeurs de gauches. Je suis humaniste laïque, bref.

Prof Solitaire a dit…

La gauche est aveuglée par le political correctness et le multiculturalisme à tout prix. En vieillissant, je ne me définis plus de gauche non plus. Ce qui ne signifie pas que je suis de droite. D'ailleurs, ces étiquettes me semblent de plus en plus puériles et simplistes...

Guillaume a dit…

La distinction gauche/droite date de la Révolution française. Cela dit, pour ce que ça vaut encore, je crois qu'il y a une gauche et une droite, mais que la gauche intelligente, conséquente, lucide dirais-je, se fait rare. Christopher Hitchens était un vrai homme de gauche: humaniste, athée, anticlérical, républicain (dans le vrai sens du terme). On n'a pas besoin d'être athée ou même anticlérical, remarque, mais l'humanisme est je crois essentiel.

Prof Solitaire a dit…

Effectivement, je suis pas mal d'accord avec toi là-dessus.