19 janvier 2015

Élisabeth Badinter

Charlie Hebdo n'a pas toujours reçu le soutien populaire et politique dont il bénéficie maintenant. Il a déjà été seul et abandonné de tous. Sauf d'Élisabeth Badinter.

Extrait de l'article:

En 2007, lors du procès intenté par des organisations musulmanes à Charlie Hebdo, la philosophe Élisabeth Badinter fit partie des rares intellectuels à oser défendre l’hebdomadaire satirique. Dès cette époque, on entendait murmurer, comme aujourd’hui, que Charlie Hebdo l’avait bien cherché. Bref, qu’il y avait des limites à la liberté d’expression.

«À l’époque, j’avais été terriblement frappée d’entendre autant d’hommes politiques condamner Charlie Hebdo, dit-elle. À gauche comme à droite, on traitait les caricaturistes d’irresponsables. Moi, en toute naïveté, vivant dans ma bulle du XVIIIe siècle avec Voltaire, je me suis dit que les politiques étaient devenus fous. C’est là que j’ai compris qu’on était vraiment seuls.»

Élisabeth Badinter n’en revenait tout simplement pas, que dans le pays de Voltaire, Charlie Hebdo se retrouve seul devant les tribunaux. Car, dit-elle «en France, on publie des caricatures depuis toujours. C’est notre tradition».

Sitôt terminée la gigantesque manifestation du 11 janvier, en France comme au Québec, les mêmes murmures se sont remis à monter. La liberté d’expression n’avait-elle pas des limites? Et Charlie n’avait-il pas exagéré? «C’est là que je me suis dit qu’on n’avait vraiment rien compris, dit la philosophe. Car, dans une société démocratique et républicaine, on a le droit de blasphémer.»

Pas de limite pour les idées

Selon la spécialiste des Lumières, «la liberté d’expression ne doit connaître aucune limite lorsqu’il s’agit des idées. Il est évidemment interdit d’attaquer et d’insulter des personnes. Mais lorsqu’il s’agit des idées, des idéologies, donc des religions, tout doit être permis. On peut donc se moquer de Mahomet comme du Christ, et Dieu sait que, pour ce dernier, on ne s’en prive pas.»

Pour Élisabeth Badinter, les caricaturistes ont fait la même chose que Voltaire à son époque. Ils ont traité l’islam comme n’importe quelle religion. Jamais Charlie Hebdo n’a ridiculisé l’ensemble des musulmans, comme l’ont reconnu les juges en 2007 en acquittant le journal. Ils n’ont jamais non plus ri d’un génocide, comme le fait régulièrement avec la Shoah un humoriste comme Dieudonné, plusieurs fois condamné pour antisémitisme.

«Ce qu’il faut expliquer continuellement, dit Élisabeth Badinter, c’est que les caricatures peuvent être cruelles, ressenties comme insultantes ou même agressives. Mais, en République, il faut apprendre à supporter même ce qui ne nous fait pas plaisir. Sinon, où cela s’arrêtera-t-il?»

Élisabeth Badinter a évidemment constaté la censure qui s’est abattue sur ces mêmes caricatures dans le monde anglo-saxon, où pratiquement aucun média ne les a publiées. La semaine dernière, la journaliste Caroline Fourest a même été bâillonnée sur Sky News lorsqu’elle a brandi le dernier numéro de Charlie Hebdo.

«Finalement, il n’y a pas tellement de pays où on a le droit de blasphémer, déplore la philosophe. Les médias anglophones sont plus communautaristes que voltairiens. Pour eux, la communauté est sacrée. Quitte à céder au chantage, on ne doit pas la choquer. À nouveau, je voudrais savoir où ça s’arrête.»

Et les salafistes?

Au fond, ce qui surprend le plus la philosophe dans les récents événements, c’est la rapidité avec laquelle, depuis 2007, on est passé de la menace au meurtre. «La haine est montée tellement vite. Il y a là quelque chose que nous n’avons pas compris. Car, il faut être lucide, ces assassins sont aussi de jeunes convertis qui habitent la Creuse et qui viennent d’honnêtes familles françaises. Ça, je n’y croyais pas.»

Élisabeth Badinter est aussi préoccupée de ce qui se passe dans certaines écoles de banlieue, où des élèves ont boycotté la minute de silence qui a suivi les attentats. «Lorsque des enfants s’opposent à ce point à la loi commune en refusant de chanter la Marseillaise, ils font un geste de solidarité avec leurs parents. C’est donc que, chez eux, on pense exactement le contraire de la communauté nationale.»

La philosophe s’inquiète de plus qu’on n’ait pratiquement pas prononcé le mot salafisme depuis deux semaines. Or, dit-elle, l’intégrisme musulman est le terreau sur lequel se développe la violence. «Les salafistes ne sont évidemment pas tous des terroristes en puissance. Mais ils sont l’intermédiaire entre une religion musulmane qui s’accorde avec la République et ceux qui franchissent le pas vers le terrorisme.» À Chanteloup-les-Vignes, où la crèche laïque Baby-Loup a été persécutée par les islamistes avant de déménager, ce sont les salafistes qui avaient pris le contrôle de la nouvelle mosquée.

Pour combattre ces idées, il eût fallu d’abord ne rien céder, estime Élisabeth Badinter. Or, dit-elle, «nous avons beaucoup cédé.» La philosophe situe le début de cette capitulation à Creil, en 1989, quand deux jeunes filles s’étaient présentées voilées devant leur collège. La direction, qui avait jugé cette marque religieuse incompatible avec un établissement laïque, avait été désavouée par le ministre de l’Éducation, Lionel Jospin. Avec Régis Debray, Alain Finkielkraut et Catherine Kintzler, Élisabeth Badinter avait signé une lettre ouverte pour soutenir les professeurs.

La gauche coupable

«Je peux vous dire qu’à l’époque, la gauche nous a vomi dessus parce qu’elle était communautariste et croyait que nous étions des intolérants racistes. À l’époque, on ne disait pas encore islamophobe. C’est la gauche, qui s’était pourtant battue pour la laïcité, qui a mis la première le genou en terre au nom de la tolérance. Je pense qu’il y a beaucoup de mauvaise conscience dans cette attitude. Si des intégristes catholiques avaient brandi des croix dans les écoles, il n’y aurait pas eu la même pudeur.»

Ce faisant, Élisabeth Badinter n’hésite pas à reconnaître que la gauche a fait un énorme «cadeau» au Front national. «C’est Marine Le Pen qui s’est emparée de ce thème qui appartenait traditionnellement à la gauche. Jamais son père n’en avait parlé.»

Depuis, la philosophe constate le développement d’un nouvel antisémitisme dans les banlieues françaises. Une réalité attestée par plusieurs enquêtes. «C’est la première fois depuis la guerre qu’on entend “mort aux Juifs” dans des manifestations», comme ce fut le cas à Sarcelles et à Paris en juillet dernier.

Aujourd’hui, selon Élisabeth Badinter, la mauvaise conscience à l’égard des musulmans est telle qu’on les a transformés en intouchables. «Dès qu’on s’interroge sur l’islam, on est immédiatement taxé d’islamophobe, de raciste et de salaud. Les seuls qui peuvent parler, ce sont des hommes et des femmes originaires des pays musulmans. Eux, on ne peut pas les traiter de racistes. Et encore.»

Mais les gigantesques manifestations qui ont suivi l’attentat ne lui redonnent-elles pas espoirs? «Oui, ça fait du bien. Il est rare de se sentir une patrie comme ce fut le cas ce jour-là. Je m’attends à un sursaut. Mais il faut du temps pour que les écoles et les professeurs fassent mieux leur travail. J’ai peur que d’ici là, le soufflé soit retombé.»



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