29 juin 2015

Classe 2014-15: un bilan

Avec la fin de l'année scolaire, le temps des bilans arrive. Je ne sais pas si mes collègues se prêtent à cet exercice, mais pour moi, c'est un incontournable. C'est un moment à la fois exaltant et angoissant. Pendant les 10 derniers mois, on m'a confié 26 jeunes. Ai-je réussi à avoir un impact positif sur eux? Ai-je réussi à les faire progresser? Ai-je échappé le ballon? Quels sont mes succès? Quels sont mes lacunes?

Poser ces questions me semble essentiel. Parfois, les réponses font bomber le torse et d'autres fois, elles font mal. Mais c'est la seule façon de progresser.

Notez que les noms des élèves ont évidemment été modifiés.

Xénon: Un grand bonhomme souriant, je dois dire que je suis assez fier du travail accompli avec lui. Comme la plupart des p'tits gars, il n'aimait ni lire et ni écrire en arrivant dans ma classe. À la fin, il m'écrivait des bons textes remplis d'action et d'humour. Je crois que ça a été une véritable révélation pour lui. Côté lecture, avec l'emphase que je mets sur la BD, il a découvert plein de séries dont il ignorait l'existence et il s'est mis à lire plusieurs d'entre elles avec énormément d'intérêt. Il venait me voir régulièrement pour que j'achète d'autres albums. D'un point de vue plus personnel, sa mère m'a confié qu'elle le soupçonne d'être homosexuel. Je n'y avais pas pensé avant qu'elle m'en parle, mais plus j'ai appris à le connaître, plus je me suis dit qu'elle avait peut-être raison. Dans mes cours, j'ai donc mis une emphase particulière en classe sur le respect des homosexuels, sur le fait qu'un couple homosexuel peut élever des enfants aussi bien qu'un couple hétéro, etc. S'il s'avère que la mère a raison à propos de son orientation, j'espère que ces messages positifs rendront son éventuel "coming out" plus paisible et harmonieux. Bref, j'ai fait de la bonne job avec ce kid-là et je suis très fier de moi.

Charlotte: Une fille sportive, discrète mais toujours attentive en classe. J'aurais aimé lui donner envie de participer davantage mais elle a gardé sa discrétion. Toutefois, du point de vue social, il s'est passé de belles choses pour elle cette année. Je travaille très fort pour créer une atmosphère de camaraderie dans ma classe et Charlotte est l'une de celles qui en a le plus profité. Elle avait une seule copine en septembre, mais à la fin, elle avait sa gang d'amis dans la classe. Cette appartenance à un groupe semble avoir eu un impact positif sur son assurance.

Mark-Ovide: Ah! grands dieux... cette année, il a été l'un des élèves qui m'a plongé dans les plus grands questionnements et les plus grandes incertitudes. Ce p'tit gars-là n'était pas méchant, mais il parlait sans cesse. Et là, n'allez pas croire que j'exagère! Je n'ai jamais vu ça, il parlait tout le temps. C'était hallucinant. Or, ce comportement est extrêmement problématique dans une classe comme la mienne où le fonctionnement n'est axé sur la discipline autoritaire. J'aime bien que les élèves puissent prendre la parole et qu'ils participent à la vie de la classe. Le silence est plutôt rare avec moi. Mais avec cet élève-là, ça a été très pénible. J'ai bien essayé de lui faire comprendre qu'il y a des moments propices pour s'exprimer et d'autres qui ne le sont pas, qu'il y a des commentaires qui sont pertinents et d'autres qui ne le sont pas, j'ai essayé de sévir avec lui et je lui ai fait subir des conséquences, mais rien à faire. Il s'est fait aller la gueule jusqu'à la dernière journée d'école. Complètement exaspérant. Je suis bien obligé de faire un constat d'échec avec celui-là. J'ai vraiment l'impression que tout le temps et l'énergie que je lui ai consacré ont été une perte totale. À ma défense, il faut dire que c'était pareil pour lui en 5e année dans un contexte beaucoup plus autoritaire sans que cela ne donne le moindre résultat. De plus, je n'ai jamais vu les parents de l'année. Ils ne se sont jamais présentés à l'école. Ils signaient mes notes écrites à l'agenda, mais je crois qu'un meilleur support aurait donné des résultats plus probants.

Daniel: P'tit bonhomme sympathique et souriant, mais en grandes difficultés d'apprentissage. Dans une classe régulière, l'aide que je peux lui apporter est limitée. Mais, comme il était très discret et qu'il prenait rarement l'initiative de demander de l'aide, je crois que je ne lui ai pas donné autant d'attention que j'aurais dû. J'avais plusieurs élèves en difficulté cette année et je me consacrais naturellement à ceux qui me demandaient de l'aide. Mais je crois que ceci est une faiblesse chez moi, il faut que je fasse davantage d'efforts pour ne pas laisser des élèves comme Daniel passer sous le radar. Je dis ça, mais peut-être suis-je un peu trop sévère. Après tout, il a passé son année. De justesse, oui, mais ce n'était vraiment pas gagné d'avance.

Mariette: Cette cocotte a beaucoup de difficulté à l'école, mais une attitude en or. J'ai sincèrement trouvé sa persévérance inspirante. Oui, les enfants peuvent être des sources d'inspiration et plus souvent qu'on le pense. Mariette est une combattante qui ne baisse jamais les bras. Elle VEUT apprendre, elle VEUT travailler. Moi, quand des élèves comme ça me demandent de l'aide, je suis incapable de refuser. J'ai travaillé avec elle et quelques autres pendant d'innombrables récréations et dîners. Elle est toujours au bord du précipice, mais elle a passé sa 6e année. Cette réussite, elle la doit d'abord et avant tout à elle-même. Elle a obtenu son diplôme à la sueur de son front. J'espère que l'ampleur de ses efforts continuera à lui apporter la réussite au secondaire. En ce qui me concerne, je lui ai consacré énormément de temps, mais c'est un véritable plaisir de travailler avec des jeunes comme elle.

Martin: J'ai connu un début d'année difficile avec celui-là. C'est un jeune que le langage non-verbal rend très antipathique. Il a toujours un petit sourire en coin comme s'il se foutait de ta gueule, il ne te regarde pas quand il te parle, etc. Les enseignantes et les surveillantes ne l'aimaient pas du tout et le trouvaient "effronté" et "impoli". Mais lorsqu'on se donne la peine d'apprendre à le connaître, on s'aperçoit que sous ses extérieurs de petit baveux se cache un grand sensible qui a la larme facile. Je pense que j'ai réussi à l'atteindre éventuellement. Bref, malgré des débuts difficiles, je pense que l'année s'est plutôt bien terminée. Je ne dirai pas qu'une complicité s'est établie, ce serait un peu fort, mais définitivement un certain respect réciproque.

Élène: Cette fille était la définition de ce que la plupart de mes collègues féminines considèrent l'élève idéale. Elle était complètement silencieuse, complètement soumise, complètement obéissante. Le travail d'Élène était toujours parfait, mais elle était invisible en classe. Elle était si timide qu'elle était même incapable de projeter sa voix avec plus de force qu'un murmure. Moi, ça m'a brisé le coeur de voir ça. J'ai travaillé fort pour l'amener à s'exprimer par écrit sur des sujets de SON choix et les résultats ont été mirobolants. Elle s'est mise à écrire, à écrire, à écrire, comme si elle venait de découvrir une soupape dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses textes sont rapidement devenus de plus en plus élaborés, de plus en plus sophistiqués et de plus en plus touffus. À la fin, elle me remettait des trucs de trois à quatre pages tapés à l'ordinateur! Et à mon plus grand bonheur, elle s'est mise à parler et à lever la main en classe. Elle a commencé à s'exprimer de plus en plus. Je lui ai appris à mieux projeter sa voix en se servant de son diaphragme et sa voix a augmenté. Elle a fait un bon bout de chemin et je suis très fier du travail accompli avec elle.

Michael: Ouf... difficile de parler de celui-là. C'est difficile parce qu'à plusieurs égards, il me rappelle le flo que j'étais à cet âge: introverti, rêveur, toujours le nez dans une BD ou en train de dessiner. C'est habituellement le type de p'tit gars que j'arrive à accrocher le plus efficacement. Mais avec lui, ça a été un échec et je ne suis pas certain de comprendre pourquoi. Il faut dire qu'il est élevé dans une famille assez particulière. Ses parents ne croient pas à la discipline ou aux conséquences, mais alors là, pas du tout. C'est l'extrême. Ce qui fait que le jeune a grandi en se disant que les règles, c'est pour les autres. Il ignorait allègrement toutes mes consignes. Lorsque j'ai été obligé de sévir contre lui, les parents me sont tombés sur la tomate (par chance, j'avais ma directrice qui a pris mon parti). De plus, les parents ont toujours refusé de le faire évaluer. Je ne veux pas jouer aux pseudo-médecins, mais force est d'admettre que ce jeune-là a une problématique claire au niveau de sa capacité d'attention. Bref, sur papier, il semblait être le candidat idéal pour ma classe. Mais dans les faits, il était physiquement présent, mais il n'était pas vraiment là. La plupart de mes efforts pour accrocher son intérêt se sont avérés vains. Je doute beaucoup avoir eu un impact quelconque sur lui.

Isabeau: Lui, c'est mon gros "success story" de l'année. Je crois en avoir déjà parlé sur ce blogue dans un ancien billet. Énormes difficultés à l'école, refusait catégoriquement d'ouvrir un livre à la maison. Après seulement quelques mois dans ma classe, il a demandé à sa mère d'installer une petite bibliothèque dans sa chambre et de lui acheter des livres. La mère n'en croyait pas ses yeux et elle m'a écrit pour m'attribuer ce changement d'attitude qu'elle qualifiait de "miraculeux". Pour la première fois, m'a-t-elle dit, il avait hâte de venir à l'école. Il avait plein de trucs à raconter à la fin de sa journée. Sa mère me dit qu'il est méconnaissable. Selon elle, l'impact positif que j'ai eu auprès de ce jeune-là est majeur. Je m'en pète les bretelles et je bombe le torse.

Anthony: La présence de ce jeune dans ma classe a été une source de stress pour moi cette année. Oh, ce n'est pas à cause du jeune qui était un élève souriant, enthousiaste et qui semblait adorer ses journées, mais plutôt à cause de sa mère qui est une de mes collègues. C'était la première fois que j'enseignais au fils d'une collègue. Et comme c'est une enseignante tout ce qu'il y a de plus traditionaliste, j'ai bien vu qu'elle n'approuvait pas trop de mes méthodes. Ça se voyait bien dans sa froideur à mon égard. Je crois qu'elle m'a immédiatement trouvé antipathique. C'était donc une situation extrêmement angoissante pour moi qui était nouveau dans cette école. Mais comme son fils réussit généralement plutôt bien et qu'il s'est beaucoup épanoui dans ma classe, ses critiques n'ont pas été trop fréquentes et si elle est allée se plaindre de moi à la directrice, je n'en ai jamais entendu le moindre écho. Mais quel stress... ouf...

Madison: Une élève très douée qui excelle à l'école, elle est très intelligente, motivée et a d'indéniables talents de leadership. Elle aurait bien réussi même si on m'avait remplacé par une chèvre. Je peux toutefois prendre le crédit d'avoir su encourager ses talents artistiques. Mais mon crédit s'arrête probablement là. Son beau sourire et son enthousiasme ont été très bénéfiques pour moi. En ce sens, c'est probablement moi qui lui suit redevable.

Coralina: Comme Mariette, Coralina est une élève en grande difficulté, mais dotée d'une persévérance exemplaire. Et, contrairement à Mariette qui bénéficiait d'aide supplémentaire à l'extérieur de l'école, la mère de Coralina est monoparentale et en mauvaise posture financièrement. C'est une dame qui ne valorise pas vraiment l'éducation. Cela constitue évidemment un obstacle supplémentaire à la réussite de Coralina. Mais comme Mariette, elle VEUT réussir et j'ai passé beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps avec elle, surtout en maths. Comme elle a une estime d'elle-même très fragile, j'ai essayé de la valoriser en lui donnant différentes responsabilités. Je ne sais pas si j'ai réussi. J'ai consacré tellement de temps à cette élève que cela a donné naissance à de la jalousie et du ressentiment chez certains élèves, mais je crois avoir réussi à régler cette situation rapidement et efficacement. J'aurais aimé en faire plus pour elle...

Adrienne: Le défi de cet élève n'était pas académique, puisqu'elle est très performante et a d'excellentes notes. Le défi était de briser son isolement et cette épaisse carapace dont elle semblait être entourée. Et à ce niveau-là, je dois dire que je suis très, très fier du progrès accompli. Ça a été très long et ça a pris beaucoup de patience, mais elle s'est finalement ouverte aux autres et à la fin, elle était un membre actif du groupe. Sa crainte des autres s'était en grande partie estompée. Elle qui ne me disait pas deux mots au début de l'année, c'était tout le contraire en juin. Elle ne tarissait plus d'histoires à raconter. J'investis beaucoup d'efforts pour arriver à créer une atmosphère de camaraderie dans mes classes. Ça ne fonctionne pas toujours et jamais avec tout le monde, mais avec Adrienne, ça a été un vif succès et je suis persuadé que ces nouvelles habiletés sociales lui seront bénéfiques au secondaire. Je crois qu'elle a beaucoup développé son intérêt pour l'écriture également. Côté lecture, ça a moins bien été. Les livres que j'ai achetés ne l'intéressaient pas vraiment. Il faut dire qu'elle a un champ d'intérêt très limité. Essentiellement, si ça ne parlait pas de dragons, elle ne voulait rien savoir. Mes tentatives de l'intéresser à autres choses ont été vaines. On ne peut pas gagner toutes les batailles, j'imagine...

Mélanie: Très bonne élève, excellentes notes, mais quelle attitude! Mélanie est fille unique et elle est élevée comme une petite princesse. Elle a toujours tout ce qu'elle veut et lorsque quelque chose la contrarie, c'est immédiatement la crise de larmes pour obtenir ce qu'elle veut. Malheureusement pour elle, son enseignant est complètement immunisé contre le chantage émotif. J'ai été dur avec elle, très dur. Ses larmes de crocodile ont été soit ignorées ou, lorsqu'elle n'en finissait plus, je l'ai réprimandée, parfois assez sévèrement. Comprenons-nous bien, il y a des raisons légitimes de pleurer et je suis le premier à consoler un enfant dans ces cas-là. Mais des petites crises de princesse trop gâtée, alors là, non. Il était temps qu'elle découvre que l'univers n'est pas en orbite autour d'elle. J'ai été tellement intraitable avec elle que j'ai véritablement cru qu'elle finirait pas me détester. Étrangement, c'est le contraire qui s'est produit et c'est probablement elle qui a semblé la plus malheureuse de me quitter à la fin de l'année. Pour une fois, les larmes avaient l'air authentiques... ce doit être ça que les Anglais appellent du "tough love"!

Magalie: Des fois, il y a des enfants comme ça qui sont tellement maganés, tellement blessés et tellement éclopés que ça t'arrache littéralement le coeur. C'était le cas de Magalie. C'est vraiment l'un des jeunes les plus amochés auxquels j'ai enseignés dans ma vie. Je ne peux pas tout vous raconter, ça prendrait 10 pages. En gros, la cour a ordonné qu'elle ne voit plus sa mère et a accordé la garde exclusive à son père. La mère est, selon une des versions, très toxique pour la petite. Elle n'a même pas le droit d'approcher sa fille. Mais selon une autre version, il s'agirait plutôt d'un cas d'aliénation parentale et ce serait plutôt le père et sa nouvelle conjointe (qui est l'ancienne meilleure amie de la mère) qui aurait monté Magalie contre sa mère. J'ignore qui dit vrai et je ne peux rien y faire de toute façon puisque la cour a tranché. Étrangement, la mère n'a plus le droit de voir sa fille, mais elle a toujours la garde de la demi-soeur de Magalie, issue d'une autre union. Comment une mère peut-elle être jugée dangereuse pour un enfant et apte à élever l'autre? Je n'y comprends rien. Bref, tout ce que je vous dis là est appris entre les branches parce que je n'ai pas accès à ces dossiers confidentiels. Ce que je sais, par contre, c'est que cette petite fille-là est profondément, mais alors là profondément troublée. Son comportement est tout à fait étrange, elle fabule et ment beaucoup, s'invente des histoires à dormir debout et est prête à jurer que c'est vrai, elle a beaucoup de difficulté à entrer en relation avec les autres qui la trouvent très bizarre. Mais encore là, je ne peux rien faire puisque la DPJ est déjà impliquée dans le dossier et qu'elle est suivie en pédopsychiatrie et en psychoéducation. Lorsqu'elle est arrivée dans ma classe, tout ça était déjà derrière elle. Je me sentais bien impuissant face à ce que vis cette enfant si profondément traumatisée mais pour qui je ne pouvais malheureusement pas faire grand-chose. Ça dépasse complètement mes compétences. J'ai bien tenté de l'intégrer au groupe, avec plus ou moins de succès. Au moins, elle a réussi à passer sa 6e année. Dans les circonstances, il ne s'agit pas d'une petite victoire.

Clara: Avant que l'année scolaire commence, mes collègues m'avaient averti que cette élève avait un problème au niveau de l'hygiène. J'ai pris ça avec un grain de sel, je me suis dit qu'elles exagéraient probablement. Les enseignantes sont toujours en train de se plaindre que tout est sale. Bon, elles ont un peu raison mais disons que moi, la poussière ne m'empêcher pas de dormir. Bref, je me suis dit qu'il s'agissait probablement d'une obsession de bonnes femmes. Grave erreur. Jamais de ma vie je n'ai vu une élève aussi sale. C'était ahurissant. Comme la DPJ et les services sociaux sont déjà impliqués auprès de la famille, je ne pouvais pas faire appel à eux. J'ai essayé l'approche subtile (pour éviter d'endommager son estime d'elle-même), puis j'ai essayé l'approche directe, j'ai même mis la directrice dans le coup. La situation s'améliorait pour quelques jours, mais ensuite, le naturel revenait au galop. Je n'aurais jamais pensé une chose pareille possible au Québec en 2015. Ahurissant de voir ça. La seule bonne nouvelle sur ce front, c'est qu'elle s'est jointe aux cadets de l'air dernièrement. Si l'armée n'arrive pas à lui inculquer une meilleure hygiène, alors c'est vraiment une cause perdue. Du reste, il était quasi-impossible de l'intégrer au groupe à cause de l'odeur. C'est vraiment dommage parce qu'elle était tout de même sympathique et avait un bon sens de l'humour. Je n'ai jamais vu ses parents, mais mes collègues me disent qu'ils sont encore plus malpropres que la petite. Cette fois-ci, j'ai choisi de les croire sur parole.

Tien: Contrairement à mes classes montréalaises dans lesquelles les Québécois de souche étaient en nette minorité, dans mon coin perdu c'est plutôt le contraire. Tien est la Néo-Québécoise de la classe, à part pour deux autres élèves qui sont respectivement moitié philippin et l'autre, moitié polonais. Tien est d'origine chinoise, mais elle est née ici, alors pas de problème d'adaptation. De plus, les parents parlent bien le français et comme elle a toujours fréquenté les écoles francophones, elle se débrouille très bien. Elle en arrachait un peu en maths, mais comme elle est une élève motivée qui n'hésite pas à demander de l'aide, elle a tout de même bien réussi. Je pense qu'elle a bien aimé fréquenter ma classe. Elle était toujours attentive et semblait très intéressée par mes cours. Elle a fini l'année un peu moins timide qu'elle l'a commencée, alors c'est un beau succès de ce côté-là.

Thomas: Si vous croyez que Magalie est en détresse, voici sa version masculine. Ce jeune-là est issu d'une famille violente, mère dépressive, père suicidaire, un vrai scénario de cauchemar. Les services sociaux et la DPJ sont déjà impliqués auprès de cette famille depuis des années. Les parents se sont séparés au début de l'année scolaire, ce qui ne peut être qu'une bonne nouvelle, mais qui signifiait également encore plus d'incertitude et d'instabilité pour le jeune. Il y a quelques mois, la DPJ a menacé de placer Thomas en foyer d'accueil et tout d'un coup, littéralement du jour au lendemain, ses parents ont commencé à s'intéresser à ses résultats scolaires abyssaux. Leur intérêt soudain, après des années de négligence, a été accueilli avec scepticisme par la directrice qui a été absolument extraordinaire dans ce dossier. De mon côté, j'étais encore une fois plutôt impuissant. Thomas ne fait strictement, mais alors là strictement rien en classe. La discipline ne fonctionne absolument pas avec lui. Les récompenses non plus. Vers le mois de novembre, la directrice m'a dit que ce jeune-là n'était tout simplement apte à l'apprentissage et m'a demandé de ne plus rien exiger de lui. Pour le reste de l'année, tout ce que je lui ai demandé, c'est de ne pas déranger la classe et de ne pas empêcher les autres de travailler. S'il avait un comportement perturbateur et qu'il ignorait mes avertissements, je l'envoyais chez la TES (technicienne en éducation spécialisée) ce qui est arrivé assez rarement en fin de compte. Je dois vous avouer que je me suis senti complètement inutile en ce qui concerne Thomas. Il n'a essentiellement rien fait, à part le projet de BD qu'il a adoré. Pourtant, il était souvent souriant et semblait beaucoup m'apprécier. Je pense que dans l'ouragan de sa vie, ma classe faisait figure d'oasis de stabilité et de tranquillité. C'est peut-être seulement de cela qu'il avait vraiment besoin, à ce stade-ci de sa vie. J'ignore ce qui va arriver de lui, mais je suis très, très inquiet.

Naomi: Très sympathique cette petite blondinette au sourire moqueur. Bonnes notes, sociable, il s'agit d'une élève qui était déjà sur la voix du succès assuré bien avant d'arriver dans ma classe, alors j'ai très peu de mérite. Elle aurait réussi même avec une plante verte comme enseignante. Le seul problème était ses fous rires parfois interminables, mais également contagieux, alors c'était assez difficile de se fâcher! ;-)

Alexandre: Hyper-sympathique, réussit plutôt bien à l'école, très apprécié des autres. Son estime de lui-même était un peu fragile, mais rien de dramatique. J'ai essayé d'étoffer un peu son ego, mais il est trop tôt pour savoir si j'ai eu un réel impact. Je crois avoir su lui donner le goût de lire davantage, aussi. Je garde des bons souvenirs de ce grand bonhomme souriant. J'espère que c'est réciproque.

Onésime: P'tit bonhomme très sympathique et doté de talents de leadership qu'il ne soupçonne même pas lui-même. J'ai essayé de lui donner des opportunités pour le développer et l'utiliser de façon positive. J'aurais peut-être dû essayer de le faire davantage. Il donnait toutefois un peu trop d'importance à sa vie sociale et pas assez à ses études. J'aurais dû être plus sévère avec lui là-dessus et le forcer à rester en récupération plus souvent. Cette question est d'ailleurs toujours problématique pour moi. D'une part, je veux que les jeunes restent en récupération de leur plein gré d'abord et avant tout parce que je veux que ce soit perçu comme un privilège et pas une punition. Je veux aussi les amener à être plus autonomes, plus matures et plus responsables, je veux qu'ils prennent leur réussite en main. Mais dans le cas d'un Onésime, je devrais peut-être utiliser une approche plus autoritaire. Je dis ça, mais il a tout de même passé sa 6e année. Anecdote: quelques jours avant la fin de l'année scolaire, mes élèves étaient tout excités de me dire que Onésime et sa blonde Mauritanie (dont je n'ai pas encore parlé) s'étaient "frenchés" au cinéma! J'ai bien rigolé quand ils m'ont dit ça, en grande partie à cause de leur réaction qui était un hilarant mélange de dégoût et de jalousie! Preuve que l'école primaire devenait un peu trop petite pour eux et qu'il est grand temps d'aller au secondaire! ;-)

Doris: Très difficile d'aller rejoindre cette petite. J'ai vraiment essayé, croyez-moi, mais je ne crois pas avoir eu un grand succès. Autant mon approche est bénéfique pour la plupart des élèves, autant, de temps en temps, je tombe sur des petites filles pour qui ça ne fonctionne pas vraiment. Tout ce qui l'intéresse, c'est les chevaux, la mode et le cheerleading. Est-il nécessaire de souligner que ces sujets ne figurent nulle part dans la liste (pourtant très longue) des intérêts et passions de son prof? Bref, très peu d'atomes crochus et mes tentatives de l'intéresser à autre chose se sont avérées vaines. Mais je crois que j'ai su bien exploiter ses intérêts dans mes cours de français, en lui faisant écrire des textes assez touffus sur ces sujets. Mais la plupart du temps, elle avait l'air de s'emmerder. Il faut que je réfléchisse à d'autres moyens d'aller chercher l'intérêt des filles comme elle. Autre problème: elle était très affectueuse. Comme je ne peux pas me permettre de l'être, j'ai dû être froid et distant avec elle. Si j'avais été plus chaleureux, je serais peut-être mieux parvenu à la rejoindre et à la motiver... mais je ne peux pas me permettre ce comportement parce que je suis un homme.

Samantha: Excellente élève, hyper-motivée, souriante... une autre qui n'avait absolument pas besoin de moi et qui aurait réussi même avec un dalmatien comme enseignant. D'un autre côté, je crois qu'elle a bénéficié à plein de mes cours et qu'elle a beaucoup développé son esprit critique et son estime d'elle-même. Et il faut bien admettre que ce sont des élèves comme elle qui gardent ma motivation en vie dans les bouts plus difficiles. Quand tu as l'impression de parler tout seul, tu regardes Samantha qui boit tes paroles et ça te remonte le moral!

Mauritanie: C'est pas compliqué, cette élève-là dégage du bonheur à l'état pur. Toujours souriante, toujours rieuse, toujours de bonne humeur, toujours positive, sens de l'humour hyper-développé... vraiment une personne extraordinaire. Elle était comme un soleil dans la classe. Je crois que ce n'est pas elle qui m'est redevable, c'est moi. Elle avait un effet très bénéfique sur l'atmosphère de la classe, beaucoup plus qu'elle ne le réalisait elle-même d'ailleurs. Je ne sais pas ce que l'avenir lui réserve, mais si elle continue sur sa lancée, the sky is the limit! Et si j'ai pu donner un peu de momentum, alors tant mieux!

Jeannot: Petit bonhomme très silencieux, très réservé, très introverti, champion d'échecs. J'aurait dû en faire plus pour essayer de l'intégrer davantage au groupe et pour le faire sortir de sa coquille. Je dis ça, mais étant assez introverti moi-même, je ne devrais peut-être pas voir ce trait de caractère comme une faiblesse ou quelque chose qu'il faut corriger. Le monde a besoin d'intellectuels introvertis aussi, après tout. Je crois que Jeannot était heureux dans ma classe. Il était souriant et semblait très intéressé par mes cours. Mais tout de même... j'aurais peut-être pu faire plus pour l'amener à construire des ponts entre lui et les autres.

Jacques: Mon gros bébé! Autant Onésime et Mauritanie sont prêts pour le secondaire, autant Jacques serait très à l'aise en 2e année. Lui, je pense que la plupart de mes propos lui sont passés 12 kilomètres au-dessus de la tête. Tout ce qui l'intéresse, c'est jouer et lire des BD juvéniles. Or, moi, jouer à la nounou, ce n'est pas mon fort. J'ai trouvé ça très, très pénible et exaspérant par moments. Quand j'en ai parlé au père, il m'a répondu qu'il n'était pas du tout étonné parce que Jacques passe tout son temps à jouer avec ses deux frères qui sont plus jeunes que lui. Disons que papa est aussi très, très protecteur. Ceci explique cela. Le secondaire va être un choc brutal pour Jacques. J'ai bien essayé de lui inculquer un petit peu de maturité, mais sans grand succès. Je ne peux qu'espérer avoir semer des idées dans son crâne qui fleuriront plus tard.

Alors voilà, c'était eux les 26 élèves de ma classe cette année. Comme à chaque fois, j'ai mon lot de succès, mon lot d'échecs et plusieurs pistes d'auto-amélioration à explorer. Je me console en me disant que l'an prochain, je serai un peu meilleur. Et que j'ai peut-être eu des effets bénéfiques insoupçonnés sur ces jeunes-là qui se révéleront plus tard, sans que j'en sois témoin.

Je l'espère.


3 commentaires:

Guillaume a dit…

Faudra que je prenne le temps de tout lire ça au complet à tête reposée. C'est fascinant.

fylouz a dit…

C'est vraiment magnifique de constater l'influence bénéfique que tu as pu avoir sur certains élèves, l'enthousiasme que tu es capable de générer chez eux. Dans l'ensemble, j'ai l'impression que cette classe était quand même moins "chargée" que la dernière, non ? Et puis, cette fois tu avais l'appui de ta directrice au lieu de l'avoir à mettre toute son énergie à te jeter des bâtons dans les roues.

Quelques réflexions sur certains élèves : Mark-Ovide : se pourrait il que son bavardage incessant soit la conséquence de l'indifférence de ses parents, voire de leur absence ? Michael : peut-être que ses parents sont aussi impuissants que toi à le discipliner et qu'ils ont pris le parti de vivre dans le déni à son égard ? "Quand y'a pas de solution, y'a pas de problème !" ; Anthony : là, sa mère est dans la faute de goût totale. Aller voir la directrice pour se plaindre d'un collègue ? Fail épique. Mélanie : elle t'apprécie sans doute parce que tu t'es montré capable de lui mettre des limites. Et par là, je ne veux pas dire dans le genre "T'es nulle, t'arriveras jamais à rien", mais plutôt "Dans ta vie, y'auras toujours des obstacles, et tu ne les abattras pas en restant planté devant à pleurer. "Comment Yukong déplaça les montagnes", quoi. Magalie : si elle fabule, m'est avis qu'elle est ou a été éduquée de cette façon. Cela vient il de sa mère ou de son père et de sa belle-mère ? Clara : si elle s'est jointe aux cadets, il y a sans doute de l'espoir. Je pense qu'elle espère y trouver quelque chose qui est absent de chez elle. Thomas : j'ai l'impression que là, son placement est peut-être la meilleure chose qui pouvait lui arriver (et peut-être aussi à ses parents, s'ils s'impliquent enfin dans sa scolarité).

Perso, l'année se termine sur une déception. Un petit gars que je suis depuis des années a encore refusé d'entendre raison et d'accepter de revoir "Starship Troopers" sous un angle plus positif. Pire, je viens d'apprendre qu'il n'aimait pas "Red Dwarf". "On ne peut pas gagner toutes les batailles, j'imagine..."

Prof Solitaire a dit…

Merci mon cher... c'est effectivement magique lorsque ça fonctionne et que tu réussis à en accrocher quelques-uns... très valorisant...

Mark-Ovide: Peut-être... difficile à dire puisque je ne les ai jamais vus. Le père m'a écrit à la fin de l'année pour me dire qu'il savait que son fils n'était pas facile, qu'il me remerciait de ma patience et qu'il espérait que l'été apporterait un peu de maturité à son fils...

Anthony: Ben, je ne sais pas si elle s'est plaint à la direction. À moi directement, oui, à quelques reprises. Mais à la direction, je n'en ai eu aucun écho. Elle ne m'a pas dit un mot à la fin de l'année, elle ne m'a pas souhaité bonnes vacances, elle ne m'a même pas regardé.

Mélanie: Peut-être bien... je l'espère pour elle, parce que si sa stratégie de princesse persiste, elle va devenir complètement détestable...

Magalie: L'idée m'a effectivement traversé l'esprit. Les enfants n'inventent rien...

Clara: Je pense que tu as probablement raison.

Thomas: Peut-être... j'ai du mal à voir comment ça pourrait être pire...