18 juin 2015

Les Somnambules de Christopher Clark

Je viens de terminer de lire Les Somnambules de Christopher Clark. Je voulais mieux comprendre les événements qui ont mené à la première guerre mondiale et le moins qu'on puisse dire, c'est que j'ai été servi.

Ce bouquin extraordinairement documenté (difficile de croire qu'une seule personne ait fait tout ce travail) nous trace un portrait exhaustif de l'Europe du début du XXe siècle. Clark décortique avec minutie les forces en présence, les différentes factions politiques qui s'opposent à l'intérieur des principaux pays et les relations diplomatiques qu'entretiennent ces derniers entre eux.

Grâce aux écrits que nous ont laissés certains des acteurs principaux (monarques, présidents, ministre des affaires étrangères et ambassadeurs), l'auteur nous plonge dans la tête de ces derniers et nous expose leurs motivations, leurs visions, leurs préjugés, leurs hésitations et leurs déchirements.

Et par dessus le marché, il ne se gêne pas pour déboulonner certaines idées fausses et préconçues, ainsi que de nombreux mythes propagandistes à propos des causes de cette guerre, ce que j'ai absolument adoré.

J'ai beaucoup appris et j'ai également été tout à fait étonné par de nombreuses révélations. Par exemple, que la guerre n'avait rien d'inéluctable et qu'elle aurait facilement pu être évitée. De plus, contrairement à ce qu'en ont dit les vainqueurs par la suite, la Russie et la France sont largement responsables de l'escalade finale. L'Allemagne s'est vue forcée d'entrer dans cette guerre dont elle ne voulait pas et l'Autriche-Hongrie avait parfaitement raison de soupçonner les autorités serbes d'avoir joué un rôle dans l'attentat de Sarajevo.

J'ai également appris que, contrairement à ce que d'autres ont prétendu, personne ne s'est lancé dans cette guerre avec enthousiasme, à part quelques faucons et autres chefs militaires haut-gradés.

Clark écrit: "Les réactions de la population à la nouvelle que la guerre a éclaté démentent l'affirmation, si souvent répétée par les hommes d'État, que l'opinion publique a forcé la main des décideurs. Certes, il n'y a aucune résistance à l'appel aux armes. Presque partout, les hommes rallient avec plus ou moins de bonne volonté leur point de rassemblement. Cette volonté de servir n'est pas une manifestation d'enthousiasme pour la guerre, mais une forme de patriotisme défensif, car l'étiologie du conflit a été si complexe et si étrange qu'elle permet aux soldats et aux citoyens de chaque pays de se convaincre qu'ils combattent dans une guerre défensive, que leur pays a été attaqué ou provoqué par un ennemi indéterminé, et que leur gouvernement a tout tenté pour préserver la paix." (p. 543)

Plus inquiétant, certains des problèmes, des réactions et des malentendus qui ont causé cette hécatombe surviennent encore de nos jours entre des pays comme les États-Unis, la Russie et la Chine. Ça n'a rien de très rassurant, mais en ce qui me concerne, je préfère avoir les yeux bien ouverts que d'avoir la tête enfoncée dans le sable. De plus, ce désastre de notre passé représente un sévère avertissement pour l'avenir qui doit être entendu.

Bref, une lecture fascinante, bien que parfois assez lourde, qui nous trace un portrait objectif, honnête et sans compromis de ce qui s'est réellement passé dans ces années fatidiques. Il s'agit d'un incontournable pour quiconque souhaite bien comprendre cette période trouble de l'histoire européenne.

Comme l'écrit Clark: "Rechercher les causes de cette guerre - une quête qui domine depuis près d'un siècle la littérature sur le conflit - renforce cette tendance: à force de fouiller en long et en large les décennies qui précèdent la guerre, les historiens ont mis au jour de multiples causes qui s'empilent comme des poids sur le plateau d'une balance, jusqu'à ce que l'aiguille passe de l'improbable à l'inéluctable. (...) Lorsque depuis notre point de vue, au début du XXIe siècle, nous portons un regard rétrospectif sur les multiples rebondissements des relations internationales en Europe avant 1914, nous ne pouvons nous empêcher de les observer à travers le prisme de ce qui s'est effectivement passé. (...) Certes il est capital de comprendre que cette guerre aurait aisément pu ne pas avoir lieu et pourquoi, mais il est tout aussi important d'expliquer comment et pourquoi elle a en fait éclaté." (p.363)



4 commentaires:

Fred a dit…

Après avoir lu la trilogie du siècle de Ken Follet, j'ai beaucoup de questions sur les causes de la première guerre mondiale. Merci pour la recommendation!!

Guillaume a dit…

Je ne lis pas assez de bouquins d'histoire...

En passant c'est le 200e anniversaire de Waterloo aujourd'hui.

Prof Solitaire a dit…

@ Fred: C'est bon cette trilogie?

@ Guillaume: Aujourd'hui? Les Britanniques en parlent-ils beaucoup?

Fred a dit…

Les deux premiers j'ai adoré (1re et 2iem guerre mondiale), le 3iem était bon, mais les sujets traité dans le roman m'intéressait moins (lutte des droits civiques, la guerre froide, allemagne d'après guerre, les années hippies). Je les ai lu en français (dans mon monde de programmeur.. c'est l'anglais qui domine, alors je me rattrape le soir). Ils sont probablement mieux en version originale.