1 décembre 2015

"Les tyrans de la boîte à lunch"

J'ai souvent écrit à propos de la jouissance du pouvoir de certaines enseignantes dans nos écoles primaires, ce power trip qui pousse certaines d'entre elles à multiplier les règles, à crier, à être menaçantes et à tenter de gérer chaque aspect et chaque seconde de la journée de chaque élève.

Arrête de parler! Ne cours pas! Tu as monté l'escalier trop vite, redescends et recommence! Arrête de jouer! Trace tes lettres exactement comme je te le dis! Silence! Reste assis! Pourquoi tu ris, qu'est-ce qui est drôle? Dépêche-toi! Ne joue pas à ça, tu pourrais te blesser! Mets-toi en rang! Ne rouspète pas! Fais ce que je te dis! Tu n'as pas le droit de faire ça!

Sans cesse, à longueur de journée...

Le prétexte est toujours la sécurité et le bien-être de l'enfant. Mais la plupart du temps, c'est du pur délire autoritaire. C'est de la jouissance du pouvoir absolu contre des petites personnes facilement intimidées et qui veulent plaire.

On en a un autre bel exemple ici:

Elle est revenue de l’école avec sa petite tête blonde penchée sur le côté, la moue boudeuse: «Papa, je me suis encore fait chicaner parce que t’avais mis un truc interdit dans mes collations.»

Oui, je sais qu’un jour tout cela va se retourner contre moi, mais je n’y peux rien: j’enseigne à ma fille à contester les règles quand celles-ci sont absurdes. Et à les enfreindre en cas de force majeure.

Comme lorsque j’ai oublié d’acheter quelque chose à met­tre dans son sac-repas qui se conforme à la grille hyper-restrictive des aliments tolérés par l’école en même temps qu’à ses goûts plutôt pointus.

Puisqu’au final, ce qui compte, c’est qu’elle se nourrisse, je lui refile un truc interdit, qui n’entre pas dans la très fasciste catégorie « fruits, légumes ou produits laitiers qui se consomment sans ustensile ». Comme un bagel. Et je lui dis de se cacher pour le manger.

Je sais, je devrais avoir honte.

Au printemps dernier, une mère du Colorado a commis l’impensable : dans le sac-repas de sa fille, quelques biscuits Oreo accompagnaient un sandwich et du fromage. Le professeur de l’enfant a confisqué les biscuits et écrit une lettre à la mère, lui enjoignant de se conformer aux politiques «santé» de l’école, appuyant juste assez pour bien lui faire sentir qu’elle avait failli à sa tâche. Les anglos appellent ça du lunch shaming. C’est le genre d’humiliation que distillent les bien-pensants qui jugent un obèse qui mangerait autre chose que de la salade, ou une mère qui commettrait l’outrage de laisser son enfant jouer au parc sans surveillance.

L’anecdote des Oreo, relayée sur les réseaux sociaux, a fait exploser ici bien des parents, qui déplorent que les écoles québécoises sombrent dans la même dérive moralisatrice. Je me suis joint à une conversation sur Facebook, lancée par l’auteure Geneviève Petterson, où nous avons convenu à l’unanimité qu’entre les contraintes imposées par une minorité d’enfants allergiques et celles qui émanent de l’obsession du «manger santé» des autorités scolaires, ces politiques représentent un casse-tête, ainsi qu’une intrusion dans nos vies privées.

Mais pire encore: elles envoient un message pernicieux concernant la nourriture. Car en même temps qu’on parle d’une augmentation du taux d’obésité partout en Occident, on est peut-être en train de pousser une génération vers l’autre extrême des troubles alimentaires: l’orthorexie.

«C’est un peu tôt pour statuer là-dessus, modère la docteure en nutrition Karine Gravel, mais c’est vrai qu’on voit que les choses se polarisent. Le problème, ajoute-t-elle, c’est qu’on est en train de créer des classes d’aliments: les bons et les mauvais, alors qu’en réalité ça n’existe pas vraiment. Ces règlements scolaires émanent d’une volonté de bien faire, mais en même temps, ils contribuent à culpabiliser les enfants lorsqu’ils mangent quel­que chose qui ne cadre pas dans cette norme de la “santé”.»

C’est là que l’école erre et que, par sa rigidité, elle encourage une approche médicalisée de la nutrition, qui mène au dérèglement: des enfants qui ne veulent plus manger de gâteau lors de fêtes, «parce que c’est bourré de mauvais sucre et de gras», ou alors qui se gavent de chips quand ils en ont l’occasion, parce que cela leur est toujours interdit.

L’école, elle, ajoute encore plus de poids sur les épaules des enfants. C’est ma fille qui doit payer pour mon refus de me conformer à des exigences que je considère sans fondement. C’est elle qui reçoit les remontrances et qu’on encourage à percevoir la nutrition non plus comme un plaisir, mais comme un médicament.

Ce qui me rappelle ces images du futur lorsque j’étais petit: dans les années 2000, nous allions nous nourrir exclusivement de pilules contenant les nutriments qui nous seraient nécessaires.

Nous y sommes presque. Seu­lement, la pilule est un sac de plastique contenant des bâtonnets de céleri.



6 commentaires:

Guillaume a dit…

Ce genre d'histoire me met vraiment en colère. Ca et censurer les fêtes de l'Halloween. Elles vont souvent ensemble d'ailleurs: la censure est tous azimuts.

Anecdote amusante: je connais personnellement Geneviève Petersen, qui est la femme de mon cousin, qui est Samuel Archibald. Depuis avant qu'ils soient célèbres en plus.

Le professeur masqué a dit…

C'est drôle: quand on fait une journée de grève, on prive les enfants d'apprentissage. Quand on ne fête pas l'Halloween et qu'on leur enseigne, on les prive de fêter...

Olivier Kaestlé a dit…

L'intimidation féminine des élèves ne date pas d'hier. J'en profite pour partager un extrait de l'une de mes chroniques :

Mon enfance porte la marque de la violence au féminin, dans plusieurs contextes. Pourtant, j'ai grandi, dans les années soixante, dans le quartier Ste-Cécile, le pire de Trois-Rivières quant à la violence masculine. Bagarres, tiraillage et intimidation constituaient souvent la trame de fond sur laquelle se déroulaient les gestes du quotidien.

Malgré le stress d'un tel climat, mes années passées à mon école primaire dirigées par des soeurs m'ont encore plus marqué. Non contentes de nous menacer d'aller en enfer si nous étions « méchants » (en 1967, à l'époque du Flower Power!), nous étions exposés à toutes sortes de sévices, dont la légendaire « strape », mais aussi aux claques derrière la tête, aux serrements de nuque, aux cheveux tirés et au pincement des bras (Et ces faibles femmes avaient de la poigne, croyez moi!). Nous pouvions également nous voir tirer des rangs et secoués comme un cocotier.

Quand j'étais pensionnaire (deux ans sur les six que j'ai passés dans cette institution), la sœur responsable du dortoir des premières années, pour nous punir, réduisait dangereusement l'eau froide quand nous prenions nos douches et en ouvrait le rideau pour s'assurer que nous restions bien sous le jet. À six ans, je ne connaissais pas encore le mot « perversion » mais le regard de cette femme m'en avait déjà fait comprendre le sens.

Cette même sœur avait déjà jugé adéquat de déculotter un garçon de race noire et de lui administrer des coups de « strape » énergiques devant les élèves incrédules et abasourdis du dortoir. Une autre, enseignante, jetait leur cahier à la figure des enfants qui avait eu le malheur de ne pas avoir la bonne réponse en mathématiques. À noter que les garçons qui restituaient leur nourriture à la cafétéria se voyaient obligés de l’ingurgiter à nouveau devant les autres convives.

Et puis, pas question de se plaindre, fut-ce aux parents : les hommes, les vrais, ne pleurent pas...

Il y avait aussi la violence verbale, les insinuations méprisantes, l'ironie, les sarcasmes et des commentaires émis devant toute une classe sur des enfants présents à qui l'on prédisait un avenir bouché. J'ai d'autres exemples en mémoire de violence féminine vécus ailleurs et à d'autres époques, mais ceux-ci, survenus à l’enfance, me semblent « dignes » de mention.

Bien sûr, il y avait aussi (Dieu merci!) des sœurs avec le cœur à la bonne place. Leur douceur et leur empathie atténuaient la dureté de leurs consœurs sans toutefois l'effacer. J'ai réussi à pardonner à mes « geôlières », mais il m'a fallu le temps et la compréhension qu'elles étaient probablement elles-mêmes prisonnières, ne serait-ce que par le phénomène encore courant à cette époque des vocations forcées.

Mais que représentent leurs problèmes ou les miens quand on les compare à la misère des blondes ?
http://olivierkaestle.blogspot.ca/2009/10/violence-au-feminin-et-misere-des_03.html

Suzanne Cantin a dit…

Que de souvenirs! Merci Prof! En tant que parent, je suis passée par le même chemin et j'ai aussi encouragé ma fille a enfreindre la "loi alimentaire" votée par le conseil d'établissement et je leur tient toujours tête, aujourd'hui encore. Si le contenu de la boîte à lunch ne leur convient pas, ils n'ont qu'à fournir eux-mêmes le lunch. Être parent, faite face à cette gestapo, c'est épuisant et au bout du compte, l'enfant n'en retire aucun bienfait. Pour plusieurs enseignants, le bonheur c'est le pouvoir et les parents doivent se soumettre ou voir leurs enfants pénalisés. Et ces situations causent des conflits chez l'enfant, qui devient anxieux et hyper stressé devant des adultes représentatifs, qui sont constamment en opposition. Ça devient ingérable.

Prof Solitaire a dit…

@ Guillaume: Wow, quelle famille! C'est génial!

@ PM: Les parents ne s'indignent souvent pas pour les bonnes affaires, malheureusement...

@ Olivier: Oui, j'avais lu et été très touché par votre texte, merci d'en partager un extrait ici, j'encourage tous mes lecteurs à aller faire un tour sur votre blogue qui en vaut vraiment le détour.

@ Suzanne: Entièrement d'accord. Et c'est tellement triste de voir l'école perdre ses énergies sur des niaiseries comme ça quand elle pourrait avoir un impact tellement positif en les investissant ailleurs...

JFC a dit…

En plus Guillaume, Halloween est prise avec la nouvelle folie PC qu'est l’appropriation culturel...