23 février 2016

"Les étranges excuses aux Franco-Ontariens"

J'en ai déjà parlé (ici et ici), mais une fois de plus, l'intelligence et le sens aigu d'analyse de Mathieu Bock-Côté est une coche au-dessus. Ce gars-là est décidément très, très fort.

Extraits de son article:

(...) Il s’agissait de proscrire l’enseignement en français dans les écoles de la province. Il fallait parachever la Conquête et éradiquer un peuple qui rappelait que le Canada n’a pas toujours été anglais. Ce règlement n’avait rien d’exceptionnel, en un sens. Partout au Canada, on a cherché, d’une manière ou d’une autre, à effacer la culture canadienne-française et on ne lui a reconnu ses droits qu’une fois devenue agonisante et condamnée à vivoter. Le Canada français devait être réduit au folklore et les Canadiens français transformés en minorité inoffensive pour enfin s’attirer un regard compatissant.

Mais il est intéressant de voir à partir de quelle vision de l’histoire s’excuse le gouvernement Ontario. Car le récit fonde l’action politique et c’est à partir d’un certain prisme de lecture historique qu’on sent le besoin de revenir vers le passé avec un air pénitent. Et je note une première chose: c’est qu’on parle essentiellement des Franco-ontariens. Il y a là un terrible anachronisme. Car il ne s’agissait pas, à l’époque, de la part du gouvernement ontarien, de brimer un élément parmi d’autres de la diversité ontarienne mais d’en finir avec un des deux peuples fondateurs du Canada. À l’époque, si on préfère le dire autrement, l’identité franco-ontarienne n’existait pas: on devait plutôt parler des Canadiens français de l’Ontario. Ce n’est pas du tout la même chose. Autrement dit, c’est en tant que membres d’un peuple que les francophones de l’Ontario furent agressés dans leurs droits nationaux. L’identité franco-ontarienne telle qu’on l’entend aujourd’hui est postérieure à la fragmentation du Canada français, suite aux États généraux en 1967.

On nous dira que la thèse des deux peuples fondateurs n’a jamais existé ailleurs que dans l’imaginaire politiques du peuple canadien-français, alors que les Canadiens anglais nous voyaient comme des conquis appelés à accepter leur sort de vaincus dans un pays qui ne leur appartenait plus. Ce n’est pas complètement faux. Nous n’avons jamais été capables d’habiter le Canada tel qu’il est, c’est-à-dire un pays anglophone où nous ne serons jamais qu’une minorité plus ou moins bien traitée. Nous avons besoin de mythes et de fantasmes pour nous raccrocher à un Canada imaginaire qui devient mentalement habitable pour notre peuple. Il n’en demeure pas moins qu’à travers ce mythe, nous avons fait valoir nos droits nationaux et nous sommes parvenus, collectivement, à survire et asseoir nos revendications. La thèse des deux peuples fondateurs rappelait, en quelque sorte, que les Canadiens français ne sont pas une minorité parmi d’autres au Canada. On notera qu’aujourd’hui, plus personne n’y croit vraiment.

Kathleen Wynne dit d’autant plus de mal de l’Ontario d’hier que cela lui permet de célébrer l’Ontario d’aujourd’hui: «En l'espace de seulement quelques générations, l'Ontario est passée d'un endroit résistant à la diversité à un endroit qui exploite pleinement les cultures et ses langues différentes». Notons bien les mots: il y a plusieurs cultures et plusieurs langues. Justin Trudeau ne disait-il pas récemment du Canada qu’il s’agit d’un pays polyglotte? Le grand récit des deux peuples fondateurs n’existe tout simplement plus. Il est évacué. Il n’a plus de place qu’au musée des antiquités idéologiques. Ces excuses s’inscrivent dans le paradigme du multiculturalisme d’État canadien, où les francophones ne sont qu’une communauté parmi d’autres. Le Canada ne s’excuse pas de ne pas avoir respecté les droits nationaux d’un de ses peuples fondateurs: il s’excuse de ne pas avoir été assez ouvert à la diversité. Il ne s’agit pas là que de querelles de vocabulaires. C’est de la vision du pays dont il est question. Faut-il rappeler, par ailleurs, que les francophones du Canada s'assimilent à grande vitesse et qu'ils sont condamnés, quoi qu'on en dise, à l'extinction historique, ce qui ne veut pas dire que leur lutte pour survivre n'est pas admirable. 

Quelle pudeur, aussi, dans les termes employés par la première ministre ontarienne. Kathleen Wynne parle «d’insensibilité» alors qu’il s’agissait tout simplement d’une tentative d’en finir avec un peuple – accessoirement, le nôtre, parce qu’à ce moment, les francophones, même s’ils savaient déjà leur destin lié au Québec, conservaient à certains égards une conscience pancanadienne. Cette pudeur donne une allure paradoxale à ces excuses.  En refusant de nommer les choses clairement, on efface un peu l’histoire, on la réécrit et on relativise la vraie nature de cette entreprise assimilatrice. Ces excuses tournées vers le passé ont la singularité de dissoudre l’histoire réelle. Elles fabriquent une mémoire rassurante pour le Canada contemporaine. Mais telle est l’histoire du Canada : il ne reconnaît finalement le fait français qu’après l’avoir désamorcé politiquement. C’est un bibelot linguistique. Sans plus.

(...) Néanmoins, si ces excuses peuvent rappeler aux Québécois francophones d’aujourd’hui que le Canada a fait ce qu’il pouvait pour les faire disparaître comme peuple, elles n’auront pas été complètement inutiles.



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