6 février 2016

Québec: "parasites, socialists and a welfare state"

Le récent débat à propos du projet d'oléoduc Énergie Est a, une fois de plus, déchaîné la haine canadienne des Québécois.

Tout a commencé lorsque les maires des municipalités de la région de Montréal se sont prononcés contre le projet. Ce refus a provoqué l'ire du premier ministre de la Saskatchewan, de l'ancien ministre conservateur Jason Kenney, du populaire commentateur Rick Mercer et de nombreux commentateurs. Les réseaux sociaux ont été inondés d'insultes et d'attaques contre le Québec:

Wall and Kenney's comments provoked a stream of anti-Quebec reaction from social media trolls who described the province as a group of parasites, socialists and a welfare state, among other insults.

Les éternels préjugés anti-québécois sont là.

Gabriel Nadeau-Dubois, avec qui je ne suis pas toujours d'accord, voit très juste lorsqu'il écrit:

(...) ces déclarations (largement relayées sur les réseaux sociaux) témoignent de manière éclatante de la persistance d'un sentiment de mépris et de supériorité à l'égard du Québec au sein du ROC. Lorsque l'Ontario, qui reçoit elle aussi des paiements de péréquation, annoncera sa position sur Énergie Est, on peut parier que personne ne l'accusera de vivre aux crochets des Albertains. Cette rengaine, l'histoire l'a montré, est réservée aux Québécois : « Mange ton plat de lentilles et ferme ta gueule ».

Si nombre de politiciens et de personnalités canadiennes se plaisent à taper sur la tête du Québec, c'est tout simplement parce que cela est politiquement payant. Et si cela est politiquement payant, c'est parce que pour beaucoup de Canadiens, nous ne sommes ni des « partenaires » ni des « compatriotes », mais des voisins dérangeants, qui parlent toujours trop fort et qui ne sont jamais contents. L'ironie, dans cette histoire, est qu'une majorité de Québécois ne semble pas s'en rendre compte!

Au Québec, la dénonciation de l'arrogance du premier ministre Wall a été unanime. Le point de vue québécois s'exprime avec éloquence dans ce texte d'Antoine Robitaille, qui dénonce au passage la servilité du gouvernement Couillard:

Il faut le dire, la logique de Wall n’est pas totalement étrangère à celle qu’a déjà formulée Philippe Couillard. En septembre 2014, en chambre, il déclare : «Le gouvernement fédéral dépense 16 milliards de plus qu’il ne perçoit au Québec et […] une grande partie de cette richesse provient de l’exploitation des hydrocarbures dans l’ouest du pays.» Par conséquent, le Québec devait apporter sa contribution. Les Québécois «sont Canadiens, et il faut qu’on participe à l’économie canadienne», avait-il conclu sans rire. Le moins qu’on puisse dire est que le premier ministre avait alors oublié une règle évidente de négociation: lorsque quelqu’un veut passer sur notre terrain, nous avons un mot à dire; cela nous met dans une position de force afin de négocier. C’est quand même aux Québécois, en fonction des études d’impact et évaluations environnementales, de décider si oui ou non un oléoduc doit traverser leurs rivières, leurs terres agricoles, leurs forêts!

Ce n’est que quelques mois plus tard que le gouvernement du Québec se ressaisissait. Sans trop d’imagination, il fit un copier-coller de certaines des conditions exigées de l’Ontario, auxquelles il en ajouta d’autres, venues de la liste de la Colombie-Britannique. Ainsi, il ne s’agissait enfin plus d’accepter béatement le projet d’oléoduc en remerciant l’Ouest pour sa généreuse péréquation ; le Québec exigeait désormais que le projet génère «des retombées économiques et fiscales pour tout le Québec, notamment en matière de création d’emplois dans les régions où il sera installé». Quel ingrat, ce Québec ! «Il reçoit déjà plein de péréquation, et il demande en plus des retombées économiques!» entendit-on.

Du reste, le raisonnement «péréquation contre oléoduc» est inconstitutionnel. Créé en 1957, le principe de la péréquation a été intégré dans la loi constitutionnelle de 1982. L’article 36 (2) prescrit que ces paiements doivent «donner aux gouvernements provinciaux des revenus suffisants pour les mettre en mesure d’assurer les services publics à un niveau de qualité et de fiscalité sensiblement comparable». Le but de Pierre Elliott Trudeau était de renforcer économiquement la fameuse unité canadienne. Les paiements, doit-on le noter, sont «inconditionnels», «les provinces bénéficiaires peuvent les utiliser à leur discrétion selon leurs propres priorités», comme on l’explique sur les sites Internet fédéraux. Résumons: la Constitution a été imposée au Québec. Elle contenait cette notion de péréquation inconditionnelle. Mais quand le Québec en profite, il lui faudrait se sentir coupable et accepter tous les projets que le ROC veut lui imposer ! En passant, la Saskatchewan a profité du programme de la péréquation jusqu’en 2008. Auparavant, contestait-elle sa nature inconditionnelle? Au fait, compte-t-elle rembourser tous les montants reçus? (Tant qu’à y être — allons-y par l’absurde ! —, devrait-on calculer ce qu’il en a coûté au Canada central et plus précisément au Québec, depuis 1905, pour développer la Saskatchewan ?)

Un autre calcul de remboursement pourrait être fait: depuis 15 ans, le Canada en entier a mis l’accent, pour développer son économie, sur le développement des hydrocarbures. Contre l’avis du Québec. Cela a eu des effets importants sur l’économie d’ici. Certains parlent d’un «mal hollandais» qui a fait perdre au Québec des dizaines de milliers d’emplois, au profit d’autres provinces. Tout miser sur cette industrie, de la part du Dominion, était imprudent. On le découvre surtout depuis que les prix du brut se sont effondrés. Une situation qui risque de perdurer, où les projets d’exploitation des sables bitumineux risquent d’être de moins en moins rentables.

Les textes de Bock-Côté sont encore plus cinglants:

Pourtant, le Québec n’est pas le seul à avoir dit non à Énergie Est. Mais son refus est le seul à susciter une telle colère.

Pourquoi?

Parce que du point de vue du Canada anglais, le Québec est une province entretenue qui devrait avoir la décence de se coucher quand on a besoin de s’essuyer les pieds sur un tapis.

Au Canada, on reconnaît implicitement que le Québec prendra la plupart des risques environnementaux et qu’ils sont significatifs. On reconnaît aussi que les retombées économiques du pipeline seront très limitées pour nos gens.

Mais on insiste quand même: le Québec devrait faire sa part au nom du fédéralisme.

Jouer honnêtement le jeu fédéral, cela consiste à faire passer, sur les questions vitales, l’intérêt du Canada avant celui du Québec. Nos Canadiens sont d’une honnêteté déconcertante. Nous ne serons vraiment considérés comme des citoyens loyaux que lorsque nous oublierons nos intérêts spécifiques.

En un mot, si nous préférons notre environnement à leurs sables bitumineux, nous serons accusés de déloyauté au Canada. Peut-être aussi de trahison?

(...) À tout le moins, on sait que pour un grand nombre de Canadiens anglais, le Québec n’a pas droit à sa propre vision des choses sans susciter immédiatement le mépris ou la hargne.

Il faut le rappeler à l’ordre et lui faire comprendre que ses petites préoccupations vertes sont immatures devant celles de l’impérialisme pétrolier. Il n’a pas le droit d’avoir sa propre vision environnementale et doit se soumettre au pétrocapitalisme albertain, qui historiquement, a joué un rôle nuisible à l’économie québécoise. Il doit faire le beau et tendre la patte pour la pitance qu’on nomme péréquation, qui n’est qu’une manière de le domestiquer.

L'une des meilleures réactions est toutefois celle de Sol Zanetti, le chef d'Option nationale, qui a créé un vidéo inspiré de celui de Rick Mercer:



Le dessin qui coiffe ce billet est, évidemment, l'oeuvre de l'extraordinaire Réal Godbout.



1 commentaire:

Prof Solitaire a dit…

BOUCAR DIOUF
LE « QUÉBEC BASHING » À COUP D’OLÉODUC

http://plus.lapresse.ca/screens/424bd430-43f9-4e50-8ae9-ba939e4daa40%7C_0.html

Après sa sortie, comme on pouvait s’y attendre, il y a eu un énorme épisode de « Québec bashing ». Des tirs groupés, sur fond de mépris, en provenance de certains politiciens de l’Ouest, qui font réaliser à quel point le Canada pratique parfois une tolérance à deux vitesses.

La Colombie-Britannique, qui représente le chemin le plus court pour acheminer le pétrole de l’Alberta vers la mer, ne veut pas d’un oléoduc et ça ne fait grimper personne aux rideaux. Même le premier ministre Trudeau, alors qu’il était simple député, s’est opposé à cette éventualité en nous expliquant à l’émission Tout le monde en parle qu’il était préoccupé par les beaux parcs que devait traverser l’oléoduc sur son chemin vers le Pacifique. Mais quand le maire de Montréal parle au nom d’une agglomération équivalant à 12 % de la population canadienne, il est bien permis de dégainer sur le Québec avec des arguments réducteurs du genre : « Vous avez touché l’argent de la péréquation, alors vous devez accepter de vous faire passer ce tuyau. »