24 décembre 2016

Les démons de ma mère...

Je suis habituellement très discret à propos de ma vie privée, même sur ce blogue anonyme. Mais je ne me sens pas très bien présentement et j'ai besoin de faire sortir ce qui me torture les entrailles. Écrire m'apporte habituellement du réconfort et j'espère que ce sera le cas cette fois-ci. J'en aurais bien besoin.

J'espère sincèrement que vous n'appréhendez pas le temps des fêtes. Dans mon cas, il m'emplit d'angoisse. Et la raison de cela est ma mère.

En neuf ans, je n'ai presque jamais écrit à propos de ma mère. Je dirais que cela s'inscrit dans une stratégie générale d'évitement. Ma mère, je n'en parle à peu près jamais et j'essaie d'y penser le moins possible. Parce que ça fait trop mal.

Vous voyez, ma mère me méprise. Et moi, après des décennies d'abus, je suis écorché à vif.

Si vous avez eu la chance de naître de parents heureux qui vous ont couvert d'amour, alors vous ne pouvez pas comprendre. Vous n'avez aucune maudite idée. Je n'ai pas eu cette chance. Je suis l'enfant d'une femme troublée, hantée, malheureuse, aigrie... malade.

Avec les années, j'ai fini par comprendre que ma mère ne va pas bien et que sa santé mentale est en cause. C'est une femme qui est aux prises avec de nombreux démons et qui refuse de le reconnaître ou de chercher de l'aide. Elle laisse donc son état se détériorer allègrement depuis longtemps, au point où même une relation courtoise entre elle et moi est devenue quasi-impossible.

Alors que son rôle était de m'aider à m'épanouir et de me construire, elle n'a su que m'affaiblir, me démolir et me blesser profondément. Tout ce que j'ai fait dans ma vie n'a été pour elle que source de déception et elle ne s'est jamais gênée pour me le dire.

Évidemment, elle n'a pas toujours été horrible. Il lui est arrivé d'être merveilleuse. Lorsque j'y repense, ça me fait penser à certaines descriptions de relations abusives dans lesquelles le conjoint violent entrecoupe ses séances d'abus avec des épisodes où il est tout à fait charmant. Je pense que cela rend une telle situation encore pire. Cette façon d'être plonge la personne qui subit l'abus dans une déroutante confusion qui l'empêche de se défendre adéquatement. Ce serait plus facile de quitter ou de dénoncer si la personne qui commet l'abus était détestable en tout temps.

Bref, parce que c'est ma mère, parce que j'ai toujours compris qu'elle ne va pas bien et donc que ce n'est pas totalement de sa faute, par loyauté, parce qu'elle a su utiliser ma culpabilité à merveille, j'ai encaissé sans rien dire toute ma vie.

C'est la gorge nouée et avec beaucoup d'émotion que j'écris à propos de ceci. J'ai toujours préféré tenir cette souffrance bien enfoui. Mais de récents événements et l'arrivée du temps des fêtes me poussent à confronter.

Imaginez une mère qui répète à son fils que sa vie était meilleure avant qu'il vienne au monde. Qui parle du passé avec des étoiles dans les yeux avant de revenir dans le présent et de tourner vers lui un regard de réprobation, de déception et de mépris.

Imaginez une mère qui fait sentir à son fils qu'il est un bon à rien, un incapable, une mauviette. Une mère qui, au lieu de vanter les réussites de son fils, s'amuse plutôt à raconter ses échecs et ses difficultés en se moquant et en l'humiliant. Une mère qui remet sans cesse les faiblesses de son fils sous son nez, exacerbant ses sentiments d'incompétence et d'impuissance.

Imaginez une mère qui ne rate jamais une occasion de rappeler à son fils tout ce qu'elle a sacrifié pour lui afin de lui reprocher son ingratitude, son manque de déférence et son refus de soumission.

Imaginez une mère pour qui tout ce qui compte, ce sont les apparences. Ce qui prime, c'est l'opinion que les autres ont d'elle. Peu importe que l'on soit véritablement heureux ou complètement misérables, il faut projeter une image de famille parfaite. Une mère qui, avant tous les événements sociaux, prodigue cet avertissement sévère: "Ne me fais pas honte." Car son fils, au naturel, ne lui inspire que honte et déception. Et elle ne se cache pas pour le lui faire savoir. Alors en public, il faut faire semblant d'être quelqu'un que l'on n'est pas pour ne pas s'attirer les foudres de maman.

Imaginez une mère qui rejette du revers de la main tout ce qui intéresse son fils et qui qualifie toutes ses passions de stupidités. Une mère qui ne se gêne pas pour dire à son fils qu'il la déçoit, qu'il n'est pas comme elle aurait aimé qu'il soit, qu'elle aimerait qu'il soit différent.

Imaginez une mère qui n'est jamais satisfaite, qui cherche toujours les imperfections et qui considère que tout pourrait toujours être mieux. Une mère qui change les critères afin de les rendre éternellement inatteignables. Lorsqu'il écrit un texte, elle ne voit que les fautes. Lorsqu'il dessine quelque chose, elle lui reproche de ne pas peindre ou de ne pas choisir des sujets plus sérieux. Lorsqu'il s'exprime, elle se moque et ridiculise ses propos.

Imaginez une mère qui, lorsqu'il se retrouve impliqué dans un conflit, se range toujours contre son fils. Les gens qui lui en veulent ou qui lui font du mal ont toujours raison. Ce doit être de la faute du fils, il a dû dire ou faire quelque chose pour le mériter, ses faiblesses sont en cause. Imaginez une mère qui, au lieu d'offrir du réconfort, dit à son fils que tout est de sa faute, qu'il n'a rien fait de bien comme d'habitude, qu'il aurait dû dire ceci au lieu de cela, qu'il s'y prend toujours mal, qu'il est un éternel incompétent.

Imaginez une mère qui n'éprouve que du mépris pour tout ce que son fils dit, fait, écrit, dessine et aime. Une mère qui n'exprime que de l'hostilité envers tout ce qu'il est et tout ce qui le passionne.

Imaginez une mère qui n'a qu'un souhait: que son fils soit moins comme il est réellement et qu'il soit davantage comme le fils fictif qui n'existe que dans son imagination. Une mère qui multiplie les tentatives d'effacer la personnalité du fils réel afin qu'il soit davantage comme le fils rêvé. Une mère qui refuse perpétuellement et fiévreusement de faire de deuil de cet idéal imaginaire et qui n'accepte jamais son fils pour ce qu'il est.

Imaginez une mère qui tourne en dérision et en moquerie toutes les tentatives de son fils d'exprimer ses sentiments et ses émotions, qui méprise ce qu'il ressent et ce qu'il croit. Une mère qui trouve follement amusant que son fils se fasse tabasser sur le chemin de l'école alors qu'il est au primaire et qui se moque de ses larmes au lieu de le réconforter et de lui venir en aide. Une mère qui rigole en voyant la souffrance de son propre fils.

Imaginez une mère qui rejette son mépris des hommes sur son fils en l'affublant de toutes les faiblesses qu'elle leur assigne. Les hommes sont stupides, paresseux, menteurs, sans coeur, malhonnêtes... ils utilisent les femmes, ils n'ont pas de courage et toi, le fils, tu es exactement comme cela. Une mère qui, devant son fils, humilie sans relâche le père de ce dernier, l'accusant faussement de l'avoir trompée, se moquant de ses prouesses sexuelles ou de la taille de son pénis, le ridiculisant sans cesse. Et ce modèle masculin, émasculé et écrasé, accepte l'abus sans rien dire, sans se défendre, sans rouspéter. Il n'est plus un être humain, il est un paillasson. C'est ça le modèle d'homme que voit le fils jour après jour.

Imaginez une mère qui méprise son fils au point de systématiquement adopter des opinions opposées aux siennes juste pour s'inscrire en opposition à tout ce qu'il dit. Comme si ses propos étaient porteurs de la peste non pas pour leur contenu, mais parce qu'ils émanent de sa bouche. S'il dit noir, elle dit blanc. Si, quelques temps après, il dit blanc, elle dit noir. S'il exprime des opinions qu'elle a elle-même déjà exprimée, elle le lui reproche et va jusqu'à se servir de ceux-ci pour illustrer les faiblesses de son caractère.

Imaginez une mère qui parle, parle, parle, parle et qui n'écoute jamais. Une mère envahissante, écrasante, étourdissante qui occupe tout l'espace et qui ne le partage avec personne. Elle monologue. Et même lorsqu'on garde le silence, elle nous invente des positions pour mieux pouvoir les attaquer et les mépriser.

Imaginez une mère qui traite sans cesse son fils comme un petit enfant capricieux, ingrat et insolent. Peu importe les décennies qui passent et peu importe ce qu'il accomplit, rien de cela n'a la moindre importance à ses yeux. la relation est éternellement congelée dans cet état de dominé-dominant, une relation tyrannique où l'adulte sait tout et doit être adoré et l'enfant, soumis et subjugué. Essayez de ne pas étouffer dans une relation pareille lorsqu'on est un homme de 23 ans, 33 ans, 43 ans.

Imaginez une mère qui se permet toutes les insultes, toutes les cruautés et toutes les attaques qui lui traversent l'esprit, mais qui, à la moindre petite critique, aussi bénigne soit-elle, se met à pleurer et joue à la victime, usant de la culpabilité du fils pour mieux le manipuler, le contrôler et le détruire. Un tyran qui, dès qu'elle n'occupe plus le rôle d'unique agresseuse, se transforme en victime éplorée qui dénonce à chaudes larmes le mal qu'on lui fait, accentuant par la même occasion la honte et la haine de soi du fils. Et voilà son paillasson de mari qui, subitement, se réveille et vole à sa défense contre son propre fils!

Imaginez une mère qui, comme seule éducation pour son fils qui entre dans l'adolescence, lui dit de respecter les filles en tout temps. Peu lui importe que ces dernières le respectent ou non en retour, puisque les hommes méritent tout le mépris qu'ils reçoivent, son fils le premier. Une mère qui dit à son fils qu'elle a hâte qu'il soit en couple pour qu'une femme lui mette du plomb dans la tête et le mette au pas. Parce que seul, sans conjointe, voilà tout ce qu'il est: un sombre crétin qui a besoin d'une fille pour lui dire quoi faire. Pour elle, les hommes n'ont même pas de personnalité, ils sont les marionnettes des femmes, des êtres vides, exécrables et aisément manipulables. Une mère qui, comme seul conseil, l'avertit sévèrement que s'il met une fille enceinte, elle va s'assurer personnellement qu'il prendra ses responsabilités. Comme si la seule façon de s'assurer qu'il le fasse soit sous la menace.

Imaginez une mère qui désapprouve des études de son fils parce que ce dernier a refusé de se diriger vers l'une des deux carrières qu'elle aurait souhaitées: la médecine ou le droit. Imaginez une mère pour qui le fils, s'il n'est pas une source de prestige pour elle aux yeux des autres, est complètement sans valeur.

Imaginez une mère rancunière qui ne pardonne rien et qui continue à blâmer son fils pour des choses tout à fait anodines qu'il a faites ou dites des années, parfois même des décennies auparavant. Une mère qui ne se souvient que du négatif. Une mère qui se plaît à raconter des anecdotes humiliants à propos de son fils et qui continue à le tenir responsable d'avoir gâcher les vacances de la famille ou de lui avoir manqué de respect il y a trente ans.

Imaginez une mère qui passe son temps à se plaindre à qui veut l'entendre de l'ingratitude et de la méchanceté de son fils, si bien que la plupart des membres de sa famille ne lui adressent même plus la parole.

Imaginez une mère qui réécrit l'histoire, qui invente des anecdotes qui ne sont jamais arrivés, qui tord la réalité ou dépouille certains événements de leur contexte, qui nie des événements qui se sont réellement produits, habituellement avec pour objectif de blâmer son fils et de lui faire des reproches. Une mère qui nie la réalité, qui jure que certains événements ne se sont jamais produits, au point de remettre en question la stabilité mentale de son fils. Au point de le pousser à se demander s'il n'est pas fou.

Imaginez une mère qui, lorsque son fils lui parle de son travail, ne peut contenir son dégoût et ses critiques. Une mère qui lui reproche d'investir trop de temps avec des inconnus et d'ignorer sa propre famille, qui va jusqu'à lui reprocher de se consacrer à l'éducation d'étrangers alors qu'il devrait travailler auprès de "petits Québécois". Imaginez une mère chez qui le dévouement et l'altruisme du fils ne suscite, encore une fois, que du mépris.

Imaginez une mère qui, lorsque son fils lui annonce qu'il a trouvé "la bonne" et qu'il va se marier, lui répond qu'elle n'est pas d'accord, qu'elle n'aime pas cette fille et qu'elle s'oppose à leur union. Qui lui dit que ça ne marchera jamais, qu'elle va le laisser. Qui lui dit que c'est "une anglaise", qu'elle ne lui plaît pas et qu'elle ne correspond pas à la bru imaginaire qu'elle attendait. Une mère qui, au lieu de se réjouir du bonheur de son fils, vomit sur ce moment important de sa vie et tente de le saboter.

Imaginez une mère qui, lorsqu'elle voit son fils s'occuper avec dévotion et couvrir d'affection et d'amour son nouveau-né, lui reproche d'être un obstacle à l'amour du bébé pour sa mère. Imaginez une mère qui regarde avec désapprobation son fils qui change les couches, qui lui dit qu'il s'attarde trop à nettoyer ses parties génitales et qu'en conséquence, son bébé va être "fif".

Un fif. Ce fils dont elle a souvent remis en question l'orientation sexuelle lorsqu'il était plus jeune. Parce qu'il n'aimais pas le hockey et les sports. Parce qu'il était timide avec les filles. Parce qu'il ne correspondait pas à son unique modèle stéréotypé de ce que doit être un petit garçon dans son esprit. Ce doit être un fif...

Imaginez une mère qui couvre son fils de critiques et de reproches, mais qui explose lorsque la moindre petite remarque qui lui déplaît est formulée à son égard. Si on ne fait que souligner le fait que la phrase qui vient d'être lancée est mesquine, elle éclate en sanglots, quitte la pièce et boude. L'éternelle martyre qui se croit tout permis.

Imaginez une mère qui parle avec admiration de tout le monde, tous les cousins, tous les parents, tous les amis, réservant son mépris principalement pour son fils qu'elle trouve immanquablement médiocre lorsqu'elle le compare aux autres. Et elle ne se gêne pas pour le dire. Ironiquement, elle trouve admirable chez les autres des trucs qu'elle trouverait tout simplement répréhensibles s'ils venaient de son fils. Deux poids, deux mesures.

Imaginez une mère qui, pendant des décennies, fait usage du chantage émotif et des larmes pour manipuler son fils qui, de par sa façon de l'éduquer, est déjà déchiré par la honte et la haine de soi. Une mère qui lui répète qu'il est un ingrat, un égoïste, un mauvais fils qui ne la mérite pas et qui n'apprécie pas tous les sacrifices qu'elle a fait pour lui. Une mère qui ne veut instaurer que honte et soumission abjecte chez son fils.

Imaginez une mère qui déclare que, lorsqu'elle sera morte, son fils va "fourrer" (ses mots) sa soeur handicapée en lui volant tout l'héritage et en la laissant destituée. Son fils qui, pourtant, ne lui a jamais demandé le moindre sous, qui mène une existence simple dans laquelle il n'a jamais accordé beaucoup d'importance à l'argent et qui n'a certainement jamais abusé de quelque façon que ce soit de la simplicité et de la naïveté de sa petite soeur.

Voyez-vous, moi, je n'ai pas le loisir d'imaginer toutes ces horreurs. Je les ai vécues.

Et ça a bien failli me tuer. Ou me rendre complètement fou.

Il y a des blessures plus cruelles que les blessures physiques, croyez-moi. Les cicatrices sont nombreuses et encore bien présentes. Je ne finirai jamais de tenter de réparer, tant bien que mal, tout ce qui a été brisé.

Avec les moyens à ma disposition, j'ai développé de nombreuses stratégies de survie au cour des décennies. J'ai fui dans la fiction des BD. J'ai fui dans mon imagination créatrice. Lorsque j'ai pu, j'ai fui chez mes petits copains où je passais tout mon temps, ne revenant chez moi que pour manger et dormir. Et dès que j'ai pu le faire, j'ai fui en appartement, croyant naïvement que le fait de ne pas la côtoyer à tous les jours me permettrait d'avoir une relation plus saine avec ma mère. Je me trompais.

Peu à peu, lentement et avec beaucoup de difficulté, j'ai passé ma vie à tenter de recoller les morceaux de tout ce qu'elle a brisé. Estime de moi-même anéantie, haine de moi-même, sentiments suicidaires, déprime, honte, sentiment d'incompétence. J'ai longtemps eu peur de l'intimité, me réfugiant dans l'isolement. Je souffre toujours d'anxiété sociale. Je demeure à ce jour hanté par le syndrome de l'imposteur et j'ai beaucoup de mal à accepter les crédits et les compliments qui me sont adressés. Je me souviens encore de mon étonnement lorsque j'ai découvert qu'il était possible qu'on m'aime. Je n'y croyais plus, comment pouvais-je être aimable, moi qui était autant méprisé par sa propre mère? Et pourtant... j'ai découvert que je l'étais. Je m'en surprends encore, parfois.

Mon estime de moi-même demeure fragile à ce jour et je suis encore terrorisé à l'idée de laisser des gens trop s'approcher, de peur qu'ils découvrent ce que ma mère voit en moi et qu'ils me méprisent à leur tour. C'est quasiment un miracle que je sois marié aujourd'hui, et ce depuis bientôt 17 ans. Ma femme me dit parfois qu'elle a du mal à croire que je sois un être humain fonctionnel compte tenu de ce que ma mère m'a fait subir. Que des gens s'écroulent pour moins que ça.

Avec le recul, je me rends compte que les blessures infligées par ma mère sont en partie responsables pour la dépression majeure que je me suis tapée il y a quatre ans. Et son oeuvre de destruction a sans doute contribué à mon incapacité à me défendre contre le harcèlement que j'ai subi aux mains de mon ancienne directrice. Elles expliquent en partie mon nombre très restreint d'amis et mes relations difficiles avec des collègues féminines, surtout lorsque ces dernières ont des comportements qui me rappellent ceux de ma mère.

Et je me rends également compte que mes billets qui dénoncent les délires féministes sont en partie motivés par ma relation pourrie avec ma mère. Dans leur mépris et leur misandrie envers les hommes, je vois celui de ma mère envers moi. Lorsque je les dénonce et les décortique, au fond de moi-même, c'est le mépris de ma mère que j'attaque. C'est à cause de cette blessure ouverte que leurs propos m'atteignent autant. Sans cela, je serais sans doute comme la plupart des autres qui préfèrent simplement les ignorer.

Ma mère, je l'ai fuie par tous les moyens qui étaient à ma disposition. Si bien que, depuis environ 20 ans, j'ai progressivement coupé presque tous les ponts avec elle. Je ne la vois plus que deux ou trois fois par année. Ma survie et ma santé mentale l'exigent. Elle ne sait pratiquement plus rien de moi, je suis devenu un inconnu. Lorsque je la vois, je ne dis rien. Pas le choix puisque toute information lui sert de nouvelle munition. Je me suis construit une épaisse carapace psychologique pour me protéger de ses remarques mesquines et méchantes. Ces dernières me blessent et me bouleversent encore, mais après quelques jours, je les oublie. Ou peut-être que je les refoule.

Je n'ai jamais coupé tous les ponts parce que j'ai toujours essayé d'être celui qui est compréhensif et raisonnable. Elle a eu une vie difficile, me disais-je. Elle souffre, elle n'est pas bien. Ce n'est pas de sa faute. Elle doit bien m'aimer à sa façon. Je ne la changerai pas. Je ne voulais pas vivre avec la culpabilité de l'avoir abandonnée. Alors je continuais à la voir de temps en temps. Les jours précédents mes visites, j'avais des crampes et des diarrhées. Je souffrais d'insomnie. Après les visites, j'étais habituellement bouleversé pendant plusieurs jours. Mais j'y allais quand même, parce que c'était mon devoir. Parce que je n'avais pas complètement perdu l'espoir qu'elle me respecterait un jour. Parce que je me croyais assez fort pour tenir le coup. Alors j'encaissais et je fermais ma gueule.

Mais tout cela s'est abruptement terminé en mars dernier. C'est la dernière fois que je l'ai vue. Elle a été horrible, comme d'habitude. Mais cette fois-là, elle a été horrible devant mes enfants. Et mon fils, âgé de 10 ans, écoutais et comprenais pour la première fois. Et, grande manipulatrice, elle exprimait son mépris et sa dérision envers moi comme s'il s'agissait de quelque chose qu'elle et mon fils devaient partager.

Cette fois-là, elle a dépassé toutes les bornes. Je bouillais de rage. Je n'ai rien dit devant les enfants. En revenant à la maison, j'ai noté certaines de ses remarques désobligeantes prononcées devant mes enfants. Pour ne pas les oublier. En voici quelques-unes, parmi tant d'autres:

"Tu ne seras pas triste quand je vais mourir, tout ce qui t'intéresse c'est l'argent."

"Je pense que je m'ennuie de toi, mais après seulement 15 minutes, je me dis que j'avais tort finalement."

(En parlant à mon fils): "Tu vois comme ton père n'est pas gentil avec mamie?"

Et le moment qui m'a le plus horrifié, c'est quand elle s'est penchée derrière l'épaule de mon fils et qu'elle lui a susurré à l'oreille en me regardant: "Ton père m'énerve vraiment, pas toi?" J'avais l'impression que Satan en personne était en train de déverser son fiel dans l'oreille innocente de mon petit garçon.

C'était trop. Pour la première fois, c'était trop. Je venais enfin de trouver quelque chose de plus fort, de plus puissant et de plus irrésistible que l'emprise malsaine de ma mère: l'amour de mes enfants. Je ne laisserais pas son venin s'immiscer dans leur esprit. Je ne la laisserais pas les corrompre. Je ne la laisserais pas détruire la relation que j'ai travaillé si fort pour construire avec mes fils. Je ne la laisserais pas leur faire du mal. Je ne laisserais pas son héritage de haine et de souffrance être transmis à une autre génération. Ça va s'arrêter avec moi, ça n'ira pas plus loin.

Quelques jours après, je l'ai appelée. Je lui ai servi un sévère avertissement. Je lui ai dit qu'elle avait dépassé toutes les bornes, qu'elle pouvait me mépriser tant qu'elle voulait, mais qu'il était complètement inacceptable qu'elle me manque de respect et qu'elle me ridiculise devant mes enfants.

Elle a tout nié, elle a dit que ça ne s'était pas passé comme ça, qu'elle n'avait rien dit de mal, que ce sont des blagues et que je n'ai pas le sens de l'humour, que tout est de ma faute, que c'est moi qui lui manque de respect, puis elle s'est mise à pleurer comme d'habitude. Le ton a monté. À la fin, je hurlais dans le téléphone. Moi qui n'élève à peu près jamais la voix et qui ne l'avais jamais fait envers ma mère en plus de 40 ans, je HURLAIS dans le téléphone: "C'est mon dernier avertissement! Si tu fais ça une autre fois, c'est fini!"

Elle m'a raccroché au nez. Je ne l'ai pas revue depuis.

J'imagine qu'un chien qu'on bat pendant 40 ans et qui se décide finalement à mordre, ça surprend probablement un peu.

Depuis, mon paillasson de père m'a demandé de m'excuser à deux reprises. J'ai refusé. Il m'a dit qu'elle a de sérieux problèmes de santé et qu'elle doit passer des examens après Noël. Qu'elle est malheureuse à cause de moi. Que mon comportement était inacceptable. Que "ma petite crise" l'avait bouleversée. Qu'il n'a jamais parlé ainsi à sa mère, lui.

Ta mère t'a-t-elle déjà humilié et ridiculisé devant tes enfants? ai-je répondu.

Je lui ai expliqué que j'avais dit ce que j'avais à dire, que je ne regrettais rien et que je le redirais sans hésiter. Que tout ce que je demande, c'est qu'on me fasse preuve d'un minimum de respect devant mes enfants. Et que si une demande aussi raisonnable était vue comme exagérée, alors que le problème, ce n'est clairement pas moi. Que je ne devrais même pas avoir à le demander. Que si elle avait eu la plus élémentaire des considérations pour moi, elle se serait rendue compte que ses paroles m'avaient profondément blessé et qu'elle était allée trop loin. Mais non, comme d'habitude, ce que je ressens ne vaut strictement rien dire et est balayé du revers de la main. Et comme d'habitude, elle boude et joue aux martyres.

Je pense qu'au fond, elle est contente. Ça lui donne une raison de plus pour se plaindre, pour jouer les pauvres victimes éplorées et pour vomir le mépris qu'elle ressent pour moi à qui veut l'entendre.

C'est ça, ma mère. Elle est comme ça et elle le sera toujours. Je n'ai plus l'espoir d'avoir une relation normale avec cette femme. Ça n'arrivera jamais. Et maintenant, même l'espoir d'avoir des contacts minimalement courtois me semble illusoire. Notre relation ne sera jamais qu'un infâme marais toxique.

Je ne sais pas si je vais la voir pendant les fêtes. Mon père m'a appelé pour me dire qu'il ne sait pas quoi faire et qu'il craint de m'inviter. Il dit qu'il ne sait pas si je vais me "comporter correctement". Le con! Comme si j'avais l'habitude de me quereller. Comme si j'avais l'habitude d'être agressif et hostile. Comme si c'était elle la victime et moi le bourreau. Comme si je l'avais attaquée gratuitement. Comme si j'étais un monstre responsable de tous ses maux. Comme si tout, absolument tout, était de ma faute.

Ma mère est malheureuse et malade et c'est de ma faute. Ma soeur handicapée ne va pas bien et tout est de ma faute. Ils sont vieux et je suis un ingrat. L'habituelle culpabilité servie à la grosse cuillère. Et mon père se joint maintenant au choeur des reproches et du mépris. Lui-même victime des cruautés de cette femme depuis si longtemps, encore plus que moi, a-t-il été brisé au point de ne même plus s'en rendre compte? Ne le voit-il même plus? À en juger par son indéfectible loyauté à ma mère et à son choix d'adopter avec zèle l'intégrité de tous ses arguments, c'est apparemment le cas.

Alors on va peut-être se voir. Je ne sais pas. J'ai dit que j'étais ouvert à l'idée d'une petite visite. Je ne veux pas être celui qui décide que c'est fini. Je lui ai servi un ultime avertissement et je veux lui donner une ultime chance.

Si elle m'attaque devant mes enfants, ce sera la dernière fois.

Et face à cette éventualité, je suis bouleversé et déchiré. Terrorisé, même. Cette femme éveille en moi une colère d'une telle intensité que je ne me reconnais plus, parfois. Et elle exacerbe mes vulnérabilités au point de me faire craindre de retomber dans le gouffre de la dépression. Ces dernières semaines, je ne vais pas bien.

Il m'est souvent arrivé de me dire que seul sa mort mettrait fin à mon calvaire.

Malheureusement pour moi, même celle-ci ne me délivrera pas complètement. Sa voix cruelle va résonner dans mon esprit pour tout le reste de ma vie. Et je n'aurai pas assez d'une seule vie pour tout réparer ce qu'elle a détruit.

Je ne sais pas si j'aurai assez d'une vie pour simplement IDENTIFIER tout ce qui a été détruit.

Je ne sais pas si j'arriverai un jour à me réellement convaincre moi-même que ma mère a eu tort.

Le Prof Solitaire, c'est en bonne partie ça. C'est en partie ce champ de ruines. C'est parfois cette souffrance qui m'habite et qui vient en partie motiver mes prises de position, mon indignation et ma rébellion. C'est cette expérience de vie qui me rend aussi impitoyable envers les gens qui n'ont pas à coeur le bien-être des enfants. C'est cette douleur qui rend les propos misandres des féministes si insupportables.

Parce que tant qu'on ressent encore le désir de se défendre et de défendre ceux qui en sont incapables, alors on est encore vivant.

On n'a pas encore été totalement vaincu.



10 commentaires:

Anonyme a dit…

Les parents d'un enfant handicapé ont souvent des attentes complètement démesurées envers l'autre enfant. Pourtant, enfant les besoins ne sont pas différents. J'ai l'impression qu'ils mettent tellement d'énergie à gérer cette situation qu'ils en oublient les besoins de l'autre enfant.
Petit conseil, ta mère ne changera pas et comme ça te brise, cesse cette relation. C'est comme si tu attendais que ta mère te fasse de la soupe aux légumes depuis des années, elle n'en fait pas ta mère de la soupe aux légumes, va chercher ailleurs ta soupe aux légumes!!
Joyeuses fêtes et bon temps des fêtes en toute sérénité
Lady

Sébastien a dit…

Wow! Ça remet en perspective mes propres dysfonctionnements familiaux. C'est triste de lire tout ce que tu as pu subir. Au moins tu t'en es admirablement sorti. Ça vient d'un inconnu, mais dis-toi que je trouve que tu exerces une profession admirable et avec un dévouement incroyable.

J'espère qu'écrire ce texte a pu te soulager un peu de tes blessures.

Passe un joyeux Noël en compagnie de ceux pour qui tu comptes vraiment et qui compte vraiment pour toi.

Prof Solitaire a dit…

@ Lady: Merci pour les bons mots. Une peu de sérénité me ferait le plus grand bien.

@ Séb: Ouais, écrire m'a fait du bien. C'est bizarre, je ne comprends pas très bien pourquoi, mais écrire me fait un bien immense. C'est comme si un poids s'enlevait.

Passez un très joyeux Noël vous aussi.

Cynthia a dit…

Je suis désolée de lire toutes les brimades dont tu as été victime, c'est une situation complètement injuste. Pour être tranquille, il vaut mieux éliminer les gens toxiques de sa vie et d'après ta description ta mère l'est. J'imagine que malgré tout tu as de la difficulté à fermer la porte définitivement sur cette relation, notamment à cause de ton père. Malheureusement, ces années difficiles vont laisser des blessures longues à guérir. En tous les cas, j'espère que tu ne ressentiras pas de culpabilité à couper les ponts car tu es innocent dans cette histoire.

J'espère que tu arriveras à faire la paix avec cette situation. Tu as ta petite famille et un beau métier que tu exerces avec dévotion pour remplir ta vie d'amour !

Je ne suis pas toujours d'accord avec tes textes sur les femmes, mais maintenant je comprends d'où ils viennent!

Je te souhaite de joyeuses fêtes !

Prof Solitaire a dit…

Salut Cynthia, merci pour les bons mots. C'est difficile de fermer la porte sur cette relation, un peu pour mon père, mais surtout pour ma soeur qui habite encore avec eux. Et comme je l'écrivais, elle n'a pas été QUE monstrueuse, elle a parfois été tout à fait adéquate et je ne peux pas faire abstraction de cela. Et comme je l'écrivais également, même si je coupais tous les ponts, sa voix va toujours être présente dans ma tête. Il n'y a pas de solution facile...

Pour ce qui est de mes textes, tes commentaires sont toujours les bienvenus, que tu sois d'accord ou pas. J'insiste toutefois sur le fait qu'il ne faut pas confondre les féministes et les femmes. Je ne me souviens pas m'en être pris aux femmes dans mes billets. Si je me trompe, n'hésite jamais à me rappeler à l'ordre.

Joyeux Noël!

Cynthia a dit…

Je comprends bien qu'elle a été adéquate, mais on dirait qu'elle n'est pas capable d'arrêter ses brimades ... en plus devant tes enfants :( Je ne sais pas si tu as déjà essayé de prendre une pause d'elle du genre "je ne viendrai pas te voir avant que tu changes ?" Peut-être que ton absence et celle de tes enfants lors de moments clés lui rappellerais l'importance que vous avez pour elle ? Après je comprends bien le problème pour voir ta soeur.

Je suis une grande angoissée et j'ai trouvé beaucoup de réconfort dans le yoga/méditation et dans l'auto-hypnothérapie. C'est tout un travail d'aller mieux, mais c'est possible de faire taire les voix négatives. Ne garde surtout pas ça à l'intérieur de toi, ça va te faire mal pour rien!

Je suis féministe ;) Je suis loin de détester les hommes, mais je ne crois pas que l'égalité n'a pas encore été atteinte. L'égalité pour moi c'est aussi le droit des hommes à pratiquer des métiers ou des hobby traditionnellement féminins.

Prof Solitaire a dit…

Tu es féministe et tu fréquentes mon blogue? Alors tu es également masochiste? ;-)

Et je me réjouis de te voir utiliser le double négatif lorsque tu écris: "je ne crois pas que l'égalité n'a pas encore été atteinte"... ce qui signifie que l'égalité est atteinte! ;-)

Je blague... et j'applaudis ton ouverture d'esprit. Rares sont les gens qui s'exposent à des opinions contraires aux leurs de nos jours.

Et merci de ton empathie.

fylouz a dit…

Ce que tu évoque me fait songer à ce que j'ai vécu avec mon père (en beaucoup moins grave). Sa mère était d'ailleurs complètement toquée et a fini gavée de médicaments.

Prof Solitaire a dit…

La mienne ne prend même pas de Tylenol...

Vookya a dit…

Je suis tes enfants.
Les mères de mes parents sont comme la tienne. Celle de ma mère l'a abandonnée à 2 ans pour aller refaire sa vie d'alcoolique ailleurs. Celle de mon père le méprise et le manipule tant qu'elle peut.
J'ai la chance d'avoir des parents merveilleux, mais je vois tous les jours les dommages que ces femmes ont fait chez leurs enfants. Et à 14 ans, ma mère a fait le même choix de ne plus voir sa mère, pour ses enfants.
Je n'irais pas jusqu'à dire que je comprends, mais j'en ai une idée, je pense.
Vous êtes fort parce que vous réussissez à lui tenir tête, mais aussi parce que vous avez réussi votre famille. Envers et contre tous. Et être fort, ça ne veut pas dire être fort tout le temps.
Tout ça pour dire que vous avez toute ma compassion pour cette situation, et toute mon admiration pour votre démarche et votre blogue.