1 juillet 2017

WE STAND ON GUARD de Vaughan et Skroce

Célébrons le premier juillet en parlant de cette BD qui voit le Canada être envahi et anéanti par les États-Unis! Et dont la page couverture est agrémentée par un unifolié qui brûle! ;-)

Cette série débute avec une scène familiale dans un salon d'Ottawa en 2112. Une petite famille discute en regardant la télé: le père, la mère, un garçon âgé d'une dizaine d'années et une fillette d'environ 6 ans. Aux nouvelles, on aperçoit la Maison-Blanche qui a été à moitié détruite à la suite d'une attaque. Les membres de la famille se questionnent à savoir qui peut bien être responsable, quand tout à coup, le père aperçoit une pluie de feu traverser les nuages au-dessus de la ville. Des missiles américains pleuvent littéralement des deux côtés de la rivière Gatineau, engouffrant les édifices dans des explosions infernales. Puis, un missile explose tout juste à l'extérieur de la fenêtre du salon et la famille est balayée dans une vague de feu. La mère meurt sur le coup. Les enfants ne subissent que des blessures mineures, mais le père est sévèrement brûlé et il a perdu un bras et une jambe. Avec ses derniers souffles, il dit à son fils de protéger sa petite soeur. La dernière case est un plan rapproché du visage ensanglanté de la fillette qui fixe le lecteur sans montrer la moindre émotion, comme paralysée par l'horreur de ce qui se déroule sous ses yeux.

Le sort des deux enfants sera subséquemment exploré à travers plusieurs flashbacks, mais la scène suivante nous amène dans les plaines glacées à proximité de Yellowknife en 2124. Dans la première case, Amber, la fillette devenue une jeune femme, fixe à nouveau le lecteur sans montrer la moindre émotion. Elle traque un caribou lorsqu'elle est interceptée par un robot quadrupède dont la silhouette rappelle celle d'un loup. Le drone américain lui ordonne, dans les deux langues, de déposer son arme et de montrer sa carte d'identité. La version française est à peine compréhensible, ce que ne manque pas de souligner Amber. En décochant une flèche vers la machine, elle déclare: "Your French sucks."

La flèche a évidemment bien peu d'effet sur un être métallique et ce dernier passe à l'offensive. Amber passe bien près d'y laisser sa peau quand soudainement, la tête de l'animal explose. Elle vient d'être secourue par un petit groupe de freedom fighters qui deviendront ses compagnons d'infortune tout au long de la série.

On apprend à les connaître progressivement dans les pages suivantes. Certains des personnages sont vaguement intéressants, d'autres pas du tout. Je dois dire qu'ils demeurent essentiellement très mal définis. L'auteur tente de créer un groupe qui est sensé représenter la diversité canadienne et ne manque pas d'injecter au passage une bonne dose de stéréotypes.

Le chef de groupe, une certaine McFadden, est une femme toute de noir vêtue. Booth, le séduisant toubib blond et le seul qui se montre immédiatement accueillant envers Amber, ne fera pas long feu et se fera descendre avant qu'on apprenne à bien le connaître. Qabanni, ingénieure et spécialiste de la techno, est une descendante de réfugiés syriens qui déteste les USA pour avoir refusé d'accueillir ses grands-parents. Dunn est un grand barbu balafré qui possède un bras robotique et qui est accompagné de son "coywolf" (mi-coyote, mi-loup) démoniaque mais obéissant. Il a perdu son mari dans la guerre et veut le venger. Highway, de descendance crie, est le bon soldat, obéissant et efficace mais doté d'un sens moral.

Et pour terminer, Les LePage, le Québécois qui s'exprime presque exclusivement en français (et presque toujours sans fautes). Ancien acteur et humoriste très populaire, il est généralement souriant et multiplie les blagues. La réplique que j'ai préférée: "En tant que Québécois, je tiens à faire sécession de cette conversation." Évidemment, les lecteurs anglos ne doivent rien comprendre à ce qu'il dit et à un moment donné, il se fait rabrouer par un de ses coéquipiers qui lui demande avec rudesse de parler "English goddammit!"

La série tourne principalement autour de Amber et se déroule presque exclusivement dans les Territoires du Nord-Ouest. Après quelques missions spectaculaires, McFadden est capturée par les forces américaines. Pendant son interrogatoire, qui se déroule dans un monde virtuel où elle est torturée sans merci sans que son corps véritable subisse le moindre sévisse, on comprend que les Canadiens croient que leur pays a été injustement envahi par les Américains afin de mettre la main sur leurs réserves d'eau potable. McFadden est convaincue que le Canada n'avait rien à voir avec l'attaque contre la Maison-Blanche douze ans plus tôt et qu'il ne s'agissait que d'un prétexte pour lancer l'invasion. Or, on apprend par la suite que ces croyances sont infondées et que le Canada était vraiment derrière l'attaque initiale sur Washington.

L'aspect le plus intéressant de cette série c'est qu'elle évite de nous peindre une vision manichéenne du conflit. Ainsi, la femme qui est en charge des opérations américaines est d'abord présentée comme une femme cruelle et froide. Mais à mesure que l'histoire progresse, on découvre qu'elle est profondément déchirée par le conflit. Native d'Ottawa, elle est néanmoins fidèle à la Présidente des USA. Elle tente donc d'assurer la victoire des forces yankees tout en tentant de limiter les dégâts pour les Canadiens. Elle ira jusqu'à désobéir aux ordres qu'elle reçoit de supprimer McFadden, l'envoyant plutôt dans un camp de travail en Nouvelle-Écosse.

En parallèle, Amber, qui est d'abord l'héroïne du récit, sombre peu à peu dans le fanatisme. Sa soif de vengeance l'aveugle complètement et la pousse à commettre un nombre croissant d'atrocités. Mais évidemment, en bout de ligne, elle réussira à frapper un grand coup aux forces d'occupation américaines. LePage jouera également un rôle de premier plan pour ranimer la flamme patriotique et rallier la population canadienne à la cause de la liberté.

Je dois dire que j'ai des émotions contradictoires face à cette série. Je ne peux pas dire qu'elle est mauvaise. Le scénario de Vaughan se tient et ne manque pas de rebondissements. J'aime l'idée de brouiller les cartes en rendant l'héroïne de plus en plus effrayantes et la principale rivale de plus en plus sympathique. Certains dialogues sont intéressants, mais pas tous. Les dessins de Skroce sont généralement très réussis.

Par contre, certains des dialogues sonnent faux. Vaughan y va parfois un peu fort sur les stéréotypes canadiens, ce qui plaira sans doute au lecteur américain mais qui me semblent forcés. L'image qui est donnée du Canada, une terre merveilleuse de diversité où tout le monde comprend parfaitement les deux langues officielles, est utopique et risible. Les personnages sont très nombreux, peut-être trop, et le scénariste manque d'espace pour bien les définir.

Un autre problème avec cette série, c'est que le théâtre de l'action est très limité. La plupart des scènes se déroulent au coeur d'une forêt enneigée des Territoires du Nord-Ouest et Vaughan ne nous offre que des coups d'oeil très brefs sur le "big picture", c'est-à-dire la situation politique de l'Amérique du nord post-invasion. Comment se déroule l'occupation américaine? Les principales villes existent-elles encore ou plusieurs ont-elles été éradiquées comme Ottawa? Que se passe-t-il du côté américain? Toutes ses questions demeurent souvent sans réponse, ce qui fait qu'au lieu de créer un vaste monde complexe et riche en possibilités, on ne nous offre qu'un aperçu très restreint. Cela aurait pu s'avérer être un choix judicieux si l'intention du scénariste était de nous offrir un récit intime de ses personnages principaux, mais comme ces derniers demeurent malheureusement très flous, on reste sur notre faim.

La politique de Vaughan s'immisce parfois dans le récit et ça devient agaçant. Sa dénonciation du refus américain d'accueillir des réfugiés syriens est gratuite. Il est faux de prétendre que le Canada a accueilli "des légions" de réfugiés. De plus, il est ridicule de penser qu'une décision somme toute anodine soit encore d'actualité en 2124 et qu'elle cause un ressentiment transmis de génération en génération. On y retrouve également la sempiternelle affirmation que le Canada est "a nation of immigrants". Sans parler de l'extrait nauséabond qui décrit les Trudeau comme des héros. C'est peut-être juste moi, mais j'ai horreur qu'un auteur se serve d'un récit pour tenter de m'enfoncer ses opinions politiques dans la gorge.

La fin m'a également parue un peu garochée. La victoire a été un peu trop facile. Les forces d'occupation américaine sont toutes puissantes. Leurs moyens sont infiniment plus grands et leur équipement plus sophistiqué que ce que la poignée de résistants a à sa disposition. Dans un tel contexte, il est idiot de croire qu'ils évacueraient le territoire après une simple défaite. Je repense au récit de Harry Turtledove qui raconte une invasion fictive du Canada par les États-Unis et il s'agissait là d'un récit infiniment plus intéressant, complexe et crédible que celui-ci.

Bref, on est loin du chef-d'oeuvre, mais ça demeure une petite série assez divertissante.



2 commentaires:

Etienne a dit…

J'aime la référence à 2112 comme l'Année de l'invasion du canada

Prof Solitaire a dit…

Ouais, effectivement... ils mentionnent brièvement l'intérêt de cette date dans le comic...